En deuil

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dimanche 24 juillet 2016

ART VS BARBARIE : Mais que fabrique encore Victor ?

NICE, le 24 juillet 2016.


10 jours. Cela fait 10 jours que notre ville est endeuillée, et pendant cette période, tout ce dont nous avons pu parler, partout, à la boucherie, à l'épicerie du coin, à l'arrêt du bus, dans les bistrots, dans le tram, le bus, partout, partout, c'est de cette catastrophe, cette destruction, cette horreur qui a fauché 84 vies et détruit un nombre incalculable d'autres existences. Et chacun de s'apercevoir qu'il ou elle connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui a péri. Forcément. Nous vivons ici, et la ville n'est pas si énorme, juste 345 000 habitants (en hiver !). Un village, où tout le monde connaît tout le monde ou presque. Une ville semblable, dans sa résistance, au village gaulois d'Astérix et d'Obélix. Rebelle, et atypique, ainsi que le révèle la réaction de ses habitants face à cet attentat. On y chante aussi volontiers Nissa la Bella que la Marseillaise. Écoutez, même à New-York, on s'en est aperçu !

La Prom' est éblouissante, identique à elle-même, et pourtant on ose à peine la fouler. J'ai moi-même mis tout ce temps (à l'exception d'une incursion méridienne, lors de la minute de silence au kiosque à musique) avant d'envisager d'y marcher à nouveau. 

Ce matin nous y sommes allés, à pied. Lentement, doucement, nous en avons repris possession. Peu de monde, et peu de bruits... C'est dur de se dire que l'on foule des tombes – un peu comme dans les cimetières anglais et américains, où la pelouse recouvre tout, parsemée de stèles verticales gravées du nom de ceux qui reposent sous nos pieds. Ici, les fleurs et bougies qui avaient été déposées à l'emplacement où une victime avait succombé ont été déplacées et rassemblées en en même lieu, ou plutôt en deux lieux proches l'un de l'autre. 

Mais en route vers ces mausolées, voilà qu'une surprise nous saute aux yeux.
Un tableau est en cours de réalisation, et c'est là un cadeau. 



L'artiste, prénommé Victor, est canadien. Un petit drapeau posé à côté de ses affaires l'atteste. Admirative, j'entame la conversation avec lui. Il est venu de Toronto avant-hier soir, et a commencé à peindre sur le sol de la Promenade dès hier à 10 heures du matin. Il progresse bien. Agenouillé sur un petit coussin protecteur, il peint des arabesques, et des petits drapeaux français incrustés dans des petits cœurs. Ce qu'il décore, ce sont les lettres qui forment le mot COURAGE. 





Il a l'intention, me dit-il, d'écrire ensuite, plus près du mausolée, le mot AMOUR, ainsi que la liste des noms des victimes de la tragédie. 



Il ne demande rien. Certains déposent quelques pièces dans son chapeau, en guise de remerciement. Il continue son travail délicat et coloré, imperturbablement. Il l'a interrompu quelques minutes pour répondre à mes questions. J'aime son "intitulé" : #WHAT'S VICTOR UP TO" : "Mais que fabrique encore Victor" (traduction libre !) – la phrase que prononce sa maman, sans doute étonnée de ce fils si fantaisiste. 


Ses couleurs animent le bitume désolé. Les passants s'arrêtent, l'admirent, le prennent en photo, comme nous le faisons, avant de poursuivre avec plus de courage leur chemin de recueillement.  









Notez ici la présence de l'étendard niçois

Plus loin, tout près du kiosque à musique environné de bouquets, de bougies, de peluches (et de messages très divers), un petit groupe d'enfants est agenouillé par terre. Sur une très grande affiche, ils dessinent, et écrivent leur message d'amour, tout en babillant doucement, sous le regard d'adultes bienveillants. 

Voilà. Une fois de plus, il me semble évident que seul l'art peut nous sauver de la barbarie. Certes, la conjonction de ces talents ne fera pas revivre les victimes, mais l'espace d'un moment, j'aime à croire qu'il aura été donné des couleurs à leur âme. 

Qu'elles reposent toutes en paix. 


La plupart des photos sont celles de Jacques Lefebvre-Linetzky. Merci à lui. 


6 commentaires:

  1. SUPERBE TEXTE (comme d'habitude) et émouvant.....Superbes photos aussi....BISES
    Georgette

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  2. Cathie, c'est très beau et très émouvant, TU ES NISSA,
    Albert et grosses bises

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  3. Dix jours plus tard, et je n'ai toujours pas osé mettre les pieds sur la Promenade. Plus tôt le soir du 14 juillet, avant le coucher du soleil, j'avais rarement été à un tel point happé par la joie des enfants qui jouaient sous les jets d'eau de la coulée verte. On était émerveillés, incapables de repartir. Plus tard...

    Douleur à la mesure de la joie.

    Chère Cathie, je te remercie du fond de mon cœur, toi, ainsi que Victor, d'avoir trouvé les paroles (et les actes) qui permettront de surmonter le découragement et de trouver la riposte ferme et juste.

    Maintenant, quoique puissent dire ou faire certains, que chacun ait le courage, que chacun s’inspire de l’amour, pour œuvrer dans le sens de l’unité, contre tous ceux qui cherchent à nous jeter les uns contre les autres. Soyons toujours conscients qu’on nous livre une guerre psychologique, et que chaque acte infâme n’est que l’amorce d’une immense bombe à réactions en chaîne destinée à détruire notre monde, pour le remplacer par une dictature proprement satanique. Après les cultes totalitaires du 20e siècle, une ultime parodie grotesque de la religion, qui se permet de pratiquer le sacrifice humain, par tous les moyens, sans même l’ombre de la dignité que les Aztèque accordaient aux guerriers, leurs victimes. Mais pour que l’ange qui a arrêté la main d’Abraham retienne celle des nouveaux bouchers, soyons tous vigilants – et d’abord contre notre propre rage, contre notre soif de vengeance – afin de ne nous rendre complices, ni des assassins, ni de ceux qui essaient d’instrumentaliser la souffrance d’autrui afin d’assouvir leur propre soif de pouvoir. Crime proprement impardonnable.

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  4. "donner des couleurs à notre âme" à nous tous d'y travailler ! Merci pour ce beau texte que je m'empresse de partager.

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  5. Cathie, je te remercie de tout cœur pour cette analyse. Certainement, nous vivons pendant des jours difficiles, mais il y aura 'COURAGE' et 'AMOUR'.
    Joseph

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  6. Je me permets de copier ici le message laissé par Victor Fraser sur la version en anglais de ce billet. Pour mes amis anglophones, en particulier.
    Très touchant. Nous guetterons sa prochaine venue à Nice.

    "Thank you for the kind words and description of what I was doing in the Ville De Nice, I will be back again this year 2017 and i think for years to come to share these healing words.
    Over the Days that I was there I was talked to by many people who told me what it was like to go through what was the horrific actions of July 14th 2016 Bastille Day.
    I think it was the second day of doing these healing words that it really set in. Many tears where held back on my part, many hugs where given.
    It is still very hard to imagine what it took to carry out such an act of hate. This being said I will look to be back in Nice France to help and heal with the power of L'amour and Courage pre July 14th 2017. I hope to connect with the Ville de nice council to possibly bring local Youth and Citizens out to have healing art all along the "Prom" for years to come.

    From acts of Hate there must be acts of love. "
    Victor Fraser

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