En deuil

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mardi 5 juillet 2016

ELIE WIESEL, LA VOIX LUMINEUSE DE L’INDICIBLE

 Elie Wiesel à Yad Vashem, le 18 décembre 1986. 
Photo ©Sven Nackstrand / AFP
Image prise sur ce site.  


Il nous a quittés, et malgré le bruit des media à son sujet, c’est le silence qui s’abat sur nous.

Le silence qu’il a tenté de conjurer en révélant, année après année, sous diverses formes, en plusieurs langues, mais d'abord en français, le trauma inconcevable qu’il a vécu à un âge où un jeune garçon ne devrait penser qu’à la légèreté.
Il a crié toute sa vie cette blessure, cette injustice, cet arrachement au monde de l’innocence, mais aussi la culpabilité d’avoir survécu.
À son corps défendant, il a écrit ce qui ne peut se dire, et nous l’avons lu.

Il a refusé d’enfouir l’horreur en lui, au point d’écrire un livre intitulé « L’oublié » dont le héros, sentant qu’il perd peu à peu la mémoire, tente de transmettre son passé à son fils – pour lutter contre le danger car, dit son auteur, « si on se soumet à l’oubli, on se soumet à la négation de l’histoire ». De lui aussi, cette phrase qui m’est particulièrement chère : « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. »



Avec constance, Elie Wiesel nous a mis en garde – et ceci bien avant que ne resurgisse la menace –, contre la dérive de ceux, haineux, qui, immanquablement prennent les Juifs pour cible.
Il nous a enjoint de nous méfier, de garder les yeux ouverts, lui qui éclairait notre chemin de vie de sa bonté, de sa bienveillance et qui, tel un berger, se méfiait du loup qui ne dort que d’un œil.

Son cœur et son corps l’ont lâché au moment où, à nouveau, le péril revient, sous une autre forme, mais identique à lui-même, au fond. Le survivant a-t-il fini par être usé par ses efforts, ou épuisé de s’apercevoir qu’il avait raison, depuis toujours ?

Moi-même, ayant entendu ce grand homme, déjà présent sur ce petit écran d’alors – en 1970, très exactement –, exprimer son inquiétude face au rejet inéluctable et quasi-instinctif de certains envers les nôtres, je lui avais écrit pour lui exprimer ma confiance naïve (celle d’une encore gamine) envers ses contemporains : jamais aucune marque d’antisémitisme ne m’avait été manifestée nulle part, ni à moi, ni à mon entourage. J’étais sereine. La France était tolérante, les années soixante, douces d’ouverture aux autres, aux mélanges des cultures, et le diable semblait enfermé à jamais dans sa boîte.

Miracle : Depuis les États-Unis, Elie Wiesel avait répondu à ma missive. Non pour argumenter, non pour nier ce qui avait été rédigé en trois longues pages. Rien que quelques mots manuscrits, précieusement gardés : « Vous avez bien fait de m’écrire. J’aime la spontanéité ».

J’ai bien sûr continué de l’écouter, et d’admirer sa foi en l’homme. Son combat contre tous les autres crimes contre l’humanité n’a jamais cessé. Au plus proche des jeunes qu'il savait toucher de sa grâce, il ne s'est jamais tu.

Des années plus tard, l’enseignante enthousiaste que je suis ensuite devenue, n’a éprouvé aucune surprise en entendant Elie Wiesel exprimer son amour de l’enseignement, de l’étude, et sa gratitude envers la vie qui lui avait permis de rencontrer l’amour, et de transmettre longuement à un fils ce que lui même n’avait reçu que trop peu de temps.

Porteur d’étincelle. Voilà la définition qu’Élie Wiesel donnait de sa mission sur terre. On peut l’entendre en parler ici. Émotion garantie. 

Nous, membres de l’AMEJDAM, qui tentons à notre modeste niveau de conserver vivant le souvenir des enfants disparus au temps de la Shoah, ne pouvons que nous sentir les enfants de cet homme-là, qui fut l’un des premiers à ouvrir la voie du travail de mémoire. 

Alors, bien sûr, nous n’entendrons plus en direct sa voix grave et lumineuse, son accent mélodieux, ses allusions, ses sages déclarations. Nous ne verrons plus ses sourires chargés d'implicite, ses clins d’œil malicieux. Tout ceci nous manquera aussi. Nous avons perdu un protecteur, un éclaireur – un parent, en quelque sorte. Mais une chose est certaine : la lumière de son esprit ne saura pas davantage s’éteindre que le feu de la réflexion et de la tolérance qu’il a su allumer en nous. 



Thank you, Sir. May you rest in peace.




4 commentaires:

  1. Ton témoignage est bouleversant, chère Cathie, et aussi lumineux que celui qui fut pour toi (et pour nous tous) porteur de lumière, Élie, Élie, comme le prophète de Haïfa et du mont Carmel. Mais cet Éli ne nous a pas abandonnés. Il reste présent parmi nous, et son verbe est en nous : tu le dis bien mieux que je ne puis l'exprimer.

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  2. Merci, Catheine et merci M. Elie Wiesel pour votre vie et l'œuvre de votre vie.

    Le silence ? Jamais ! Il va continuer à nous parler.

    « La neutralité aide l'oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté »
    [Discours de remise du prix Nobel de la Paix, 10 décembre 1986].

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  3. Parmi les concerts de louanges des grands, il est des voix plus humbles, plus discrètes qui savent en peu de mots parler vrai et faire résonner d'autres voix essentielles.
    Merci Cathie pour cet hommage qui vient du coeur et nous touche.
    Je t'embrasse
    Colette

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  4. On ne saurait mieux dire que ce très bel hommage. Merci Cathie

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