En deuil

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mercredi 9 décembre 2015

ÉLOGE DE LA VIEILLERIE



d'Eugène Delacroix, 1830. 
Une vieillerie ? 


Pourquoi cet éloge aujourd’hui ? Mes réponses personnelles sont très simples. 

J’ai vécu une période de rêve, au cours de laquelle :

  ...Se sont mises en place des libertés exceptionnelles pour les femmes, comme celle d’avoir « un enfant si je veux, quand je veux » et de ne pas en avoir si le cœur et le corps ne m’en disaient pas.

  ...J’ai vu disparaître de notre code civil la peine de mort, qui dégrade ceux qui l’appliquent, et ne sert à rien d’autre qu’à assouvir un esprit de vengeance, lequel ne doit pas être le fait d’un état humaniste.

  ...Nombreux se sont battus avec succès pour l’égalité entre hommes et femmes. Même si la route est inachevée, notre Europe voit des femmes accéder au plus haut niveau des responsabilités – où elles ne sont ni meilleures ni pires que les hommes.

  ...Nos enfants, quelle que soit leur origine, ont pu aller en classe ensemble, sans peur, et se faire des  camarades dans l’école de la République, obligatoire et gratuite. 

 ...Précisément, j’ai pu rêver que les vieux diables étaient morts et que, plus jamais, on ne fermerait la porte d’un pays en paix à ceux qui fuient la guerre et la terreur d’être massacrés.

   ...On pouvait ne pas appartenir à un parti politique, ni à aucune église, et avoir des amis de tous bords.

.  ...La culture était respectée, respectable, désirable. Ceux qui n’en avaient pas (encore) acquis s’en excusaient presque, ils ne revendiquaient pas leur inculture avec morgue, au contraire : ils faisaient de leur mieux pour améliorer leurs connaissances, par la lecture, le cinéma, et la fréquentation des arts, soutenus en cela par des deniers publics.

Oui, j’ai vécu et apprécié tout cela, ce qui fait de moi une « vieillerie ».

C'est le terme de vieillerie – et non celui de vieille, ou de vieillesse – qui me vient, parce que la vieillesse implique un phénomène naturel, auquel nul n’échappe, sauf à mourir jeune ! La vieillerie, elle, évoque en plus (selon le Petit Robert) un objet « vieux, démodé, usé ».
« C’est rien qu’une vieillerie ! », disons-nous, avant de le jeter à la corbeille.
Eh bien non.

Certes, ce qui est neuf, créatif, vivant, original, est intéressant, stimulant, encourageant  – mais pas ce qui ressemble à du neuf, tout en n’étant qu’une pitoyable réédition du passé. En politique (par exemple ?) ce que l’on voit émerger ces temps-ci n’est pas une vieillerie, mais la copie presque conforme d’un mouvement détestable que l’on aurait dû jeter pour toujours aux poubelles de l’Histoire, au regard des catastrophes humaines qu’il a engendrées.

Aujourd’hui, s’il me reste les merveilleux souvenirs et acquis mentionnés ci-dessus, l’avenir proposé par certains jeunes (et moins jeunes) de ce pays me paraît relever davantage du cauchemar que du rêve.

Voilà pourquoi, face à un prétendu « ordre nouveau », il me plaît de faire l’éloge de la vieillerie, et de tous ces acquis vieillots du siècle passé que l’on doit à des êtres audacieux qui n’ont pas brandi l’étendard de la haine pour tenter de résoudre les problèmes de leur temps. S’ils ont – si nous avons – eu le tort d’y croire, eh bien ! tant mieux ! Pour ma part, n'ayant pas de regrets,  je passerai à la poubelle sans remords. Pour ce qui est de la gratitude… on va y réfléchir, mais elle va d’ores et déjà à ceux qui s’engagent avec courage à défendre les mêmes vieilleries que moi.

 
 ...pas tout de suite, quand même.



9 commentaires:

  1. Quelle justesse de ton, quelle sagesse dans tes propos!
    Si c'est ça aussi, la "viellerie", je suis prenante!
    Gabriella Jerusel-Sophrologue à Nice.

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  2. Merci pour cet éloge de la "vieillerie".
    Restons intolérants avec l'intolérable et relisons sans cesse "Matin Brun".

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  3. Magnifique!

    Merci, Cathie.

    J'avoue qu'en tant qu'étranger (ayant connu la France peu de temps après la guerre et ayant suivi de près son évolution par la suite) je ne parviens pas à comprendre la crise identitaire des Français, leur manque de confiance en eux-mêmes, et surtout dans leurs institutions républicaines.

    Certes, celles-ci ne sont pas sans défauts, mais tout comme notre démocratie, ce sont des entités vivantes, et qui doivent être nourries chaque jour et maintenues en pleine activité par l'action citoyenne. Cela implique aussi une adaptation constante aux conditions nouvelles, afin de mieux préserver les principes pérennes qui soutiennent la République.

    « Vieilleries ? » Certes, moi-même je m’étais servi de ce mot pour parler d’idées qui, en fait, sont plutôt la manifestation des démons mal ensevelis de notre passé. On s’est trop fié et l’on se fie encore trop à l’idée fallacieuse que l’on peut détruire le mal par des moyens purement matériels et militaires. « The evil that men do lives after them; the good is oft interred with their bones. »
    Mais en fait je voulais surtout parler de ces jeunes… qui n’en sont pas.

    Ils ont l’énergie et les apparences de la jeunesse, pourtant ils sont plus vieux que leurs arrière-grands-parents, car ils restent esclaves de leur conditionnement. Ayant gobé de très vieux poisons qu’ils voudraient nous faire avaler à notre tour, ils risquent de mal finir et de nous emporter dans leur chute. Comme ces jeunes soldats du Troisième Reich capturés à Stalingrad, et qui mouraient comme des mouches, détruits à partir de l’intérieur par la mort des illusions mensongères qu’on leur avait inculquées. Derrière de belles apparences, de pauvres hères.

    Il va falloir former une nouvelle alliance entre vieux dont l’esprit est jeune et jeunes qui luttent pour se libérer de la gangue d’un passé révolu !

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  4. Texte utile et très inspiré
    Merci
    Colette Guedj

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  5. LU ET APPROUVE..........BON VOTE DIMANCHE

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  6. Pourquoi vieilleries? Il y a de bonnes idées et des mauvaises idées. Cela a toujours été ainsi. Il y a le bien et le mal, et au-delà du bien et du mal. Il y a ceux qui se battent pour leurs intérêts et leurs énormes privilèges, et ceux qui se battent pour plus de justice, de liberté et d'égalité. C'est une question de valeurs, de connaissance et d'intelligence. Et de sagesse. Malheureusement ce sont les matérialistes, les réalistes qui ont le pouvoir, et non les idéalistes. Il faut changer le monde. Oui, mais pour cela il faudra que le peuple se réveille. Il le fera un jour. Lorsqu'il en aura assez. Quand? Bientôt, je crois.

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  7. Pas d'autre issue valable que République et Laïcité. Mais les mots et les concepts sont aujourd'hui tellement détournés, tellement dévoyés, qu'il faut souvent les reprendre, les expliquer à nouveau, les remettre en contexte, en lumière. C'est là qu'on se sent vieilli, fourbu. Merci en tout cas de leur donner l'éclat qu'ils méritent
    Cannetan

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  8. N’est-ce pas dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe? Il ne reste aux « vieux » qu’à la faire goûter au plus grand nombre possible, et le plus souvent possible.
    M.V.

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