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dimanche 27 mars 2016

HOMMAGE AUX JUSTES ESPAGNOLS

Le mercredi 23 mars 2016 à 15h00, dans ses locaux de la Maison du Judaïsme Elie WIESEL, à Nice, le Service Passerelles du Fonds Social Juif Unifié, nous a conviés à écouter le récit des actions effectuées par plusieurs diplomates espagnols qui durant la seconde guerre mondiale.
Au péril de leur vie, ceux-ci ont sauvé des milliers de Juifs menacés d’extermination par l’Allemagne nazie.

Tout d'abord nous ont été présentés, par Mme Esther Bendahan – directrice du programme culturel et de la programmation –  le travail et le rôle du "Centro séfarad Israel" de Madrid. Cette institution publique espagnole dépend du ministère des affaires étrangères, de la mairie de Madrid, et de la communauté autonome de Madrid. Son but est d'établir des ponts entre l'Espagne et le monde juif, et de mieux faire connaître l'histoire et l'héritage de la communauté séfarade. 

Ensuite, il nous a été possible d’entendre M. Fernando VARA DE REY – directeur des relations avec les institutions et directeur de la communication de ce même centre  – évoquer, lors de cette rencontre, l’action et le destin de ces « Schindler » espagnols. 

Puis, M. Isaac REVAH nous a fait part de sa propre expérience. Juif séfarade*, il a été libéré de Bergen-Belsen grâce aux démarches de Sebastián de ROMERO RADIGALES, Consul Général d'Espagne à Athènes.

Voilà l’essentiel en quelques mots. Mais ils ne suffisent pas à éclairer une zone qui était, en ce qui me concerne, de l’ordre de l’ombre, que dis-je, des ténèbres. Que des diplomates en fonction dans l’Espagne franquiste aient pu se démener, en affrontant leur hiérarchie, pour sauver des Juifs des griffes nazies, cela relève de la science-fiction sinon du conte de fées !
Il me faut donc donner quelques détails sur cette affaire si mal connue en France, je crois, et notamment le contexte dans lequel elle est enfin révélée à tous. Voilà ce je retiens de ce que nous en a dit M. Fernando Vara de Rey : 

Tout d’abord, en Espagne, rien n’a été enseigné concernant la Shoah pendant des années, voire des décennies. Cela ne fait que cinq ans que le sujet est abordé dans les écoles. 

Toutefois l’existence de héros discrets qui ont œuvré malgré le régime franquiste a été peu à peu révélée. Ce qui fait que, depuis quelque temps, l’Histoire est enfin mieux connue dans ce pays.


Pour rappel, si le régime de Franco était allié avec les dictatures nazie et fasciste, il accordait toutefois des visas de transit à des réfugiés juifs, à condition que ce soit à titre temporaire. Leur nombre était minime. Pas de surprise, les Francs-Maçons et les communistes n’y avaient pas droit. Toutefois certains diplomates, mus par leur seule conscience et leur humanité, ont agi en faveur des Juifs en s’appuyant sur le « Décret Royal de 1924 ». Ce, afin d'obtenir que les Juifs espagnols (et bien d’autres, comme on le découvrira plus bas) soient accueillis en Espagne, échappant ainsi à la traque nazie.

Parmi eux, Angel SANZ BRIZ, nommé ambassadeur à Budapest en Hongrie. Il a contribué à sauver la vie de 5200 Juifs hongrois, ceux qui se présentaient comme étant d’origine séfarade, puis plus largement, tout Juif persécuté et menacé d’extermination. Il leur procura sauf-conduits, cartes de protection, et passeports. Son appui a été si efficace qu’il fut surnommé "L’ange de Budapest".

D’un coup d’un seul, et agissant de son propre chef, il fit usage d’un décret royal datant de 1924 (Real Decreto de Primo de Rivera) qui considérait de donner la nationalité espagnole à tous les Juifs – dits séfarades – descendant des expulsés de 1492, pendant le règne des Rois Catholiques d’Espagne.

Ce qui est surprenant, c’est qu’il agit ainsi tout en tenant sa « hiérarchie » informée de ce qui se passait en Hongrie, et des décisions qu’il prenait pour sauver autant de Juifs que possible : seuls 200 étaient véritablement séfarades, les 5000 autres bénéficièrent de son appui, de son aide financière personnelle, et furent ainsi sauvés – avec également, l’aide de Raoul Wallenberg, déjà mentionné ici. Au départ, il ne devait fournir que 100 passeports, mais il inventa la notion de "passeports multiples" en les numérotant différemment, par séries.

Photo de A. Sanz Briz (wikipedia)

Les lecteurs hispanistes de Gratitude se feront un plaisir de consulter la page wikipedia qui est consacrée à Àngel Sanz Briz. Elle n’existe malheureusement pas en français, pas plus que celles consacrées aux autres de ces Justes espagnols, mais j’en donnerai tout de même les liens.

Plusieurs autres diplomates espagnols agirent de la même manière, et en particulier Julio PALENCIA TUBAU, consul d’Espagne en Bulgarie, qui fournit 86 passeports afin de sauver des Juifs déjà incarcérés. Il alla jusqu’à adopter les fils de Leon Arieh, menacé d’être exécuté, leur permettant ainsi de sortir du pays et de rejoindre leur mère. Julio Palencia fut vilipendé par l’ambassadeur d’Allemagne en Bulgarie comme étant "fanatiquement anti-allemand" et, insulte suprême, "ami des Juifs".

Son action est longtemps demeurée dans l’ombre, en Espagne comme ailleurs. Cela ne fait qu’une quinzaine d’années qu’elle se trouve honorée. Lui-même fut nommé Juste parmi les Nations en 2008. 

La liste de ces héros discrets, nommés par le comité Yad Vashem "JUSTES PARMI LES NATIONS", se poursuit avec les noms suivants :

Eduardo Propper de Callejón, en poste à Bordeaux – qui fournit, en collaboration avec un autre Juste – le consul portugais Aristides de Sousa Mendes –, plus de 30 000 visas, qui permettraient à ces Juifs de traverser l’Espagne pour fuir par le Portugal. Il était dit de lui qu’il signait des visas "des deux mains", désobéissant ainsi formellement aux ordres reçus de Madrid.

José Ruiz Santaella, en poste à Berlin, dont l’épouse Carmen Schrader était allemande, procura des papiers qui sauvèrent une famille juive. Le couple cacha trois Juifs chez eux à Berlin jusqu’à la fin de la guerre, ce qui en soit était déjà un exploit exceptionnel, compte-tenu du risque encouru s’ils avaient été dénoncés, et pris.

Bernardo Rolland de Miota qui, diplomate en poste à Paris entre 1939 et 1943, réussit le tour de force de faire sortir 14 Juifs espagnols de Drancy, et d’en rapatrier 77 autres, provoquant ainsi de graves tensions entre l’ambassadeur d’Espagne à Paris et les autorités d’occupation.

Juan Schwartz Díaz-Flores, ambassadeur d’Espagne en Autriche, s’appuya également sur ce fameux décret royal de 1924, pour sauver ses compatriotes juifs. Et peu importe que ce texte ait été révoqué en 1931 : les nazis n’en savaient rien !

Miguel Angel Muguiro fit de même en Hongrie, où ses efforts permirent de sauver 500 enfants promis à la chambre à gaz. Le groupe ainsi rescapé fut expédié à Tanger, alors une sorte d’enclave espagnole, et Miguel Angel Muguiro perdit son poste.

Jose Rojas Moreno, ambassadeur d’Espagne à Bucarest, en Roumanie, utilisa le même stratagème, avec les mêmes résultats.

M. Isaac Revah
image prise sur ce site


Et, pour terminer, un hommage particulier a été rendu, par Isaac Revah, à Sebastián ROMERO RADIGALES, consul général d’Espagne à Athènes entre 1943 et 1944, qui parvint à extraire 367 Juifs espagnols arrêtés à Salonique, et déjà internés dans le camp de Bergen-Belsen. 40 mineurs de moins de 14 ans – dont faisait partie Isaac Revah, alors âgé de 9 ans – et 17 adultes de plus de 70 ans faisaient partie de ce groupe. L’accueil de ces 367 séfarades avait tout d’abord été refusé par l’Espagne : c’est grâce aux efforts persistants de Sebastián Romero Radigales qu’ils eurent la vie sauve. 


Sebastián Romero Radigales 
avec son épouse. En poste à Athènes. 
(photo site ©Yad Vashem)

Le témoignage émouvant d’Isaac Revah a permis que le souvenir de ce Juste soit évoqué et ranimé, cet après-midi-là.

C'est grâce à l'action de Mme Linda Calvo Sixou, professeur d'espagnol au Lycée Honoré d'Estienne d'Orves, que cette rencontre a pu avoir lieu. Le lendemain, dans le cadre d'un projet pédagogique** impliquant trois niveaux (1ère, 2nde et terminale), ce sont les élèves de ce lycée qui ont eu la chance de rencontrer ces militants de la mémoire.  

Gratitude.

 ***

*N.B : Le terme "séfarade" désigne tout d'abord les Juifs d'Espagne et du Portugal qui en ont été expulsés à partir de 1492. Voir ici pour plus de détails. 

Les lecteurs anglophones, quant à eux, pourront lire ici le témoignage de M. Isaac Revah. 


** Il s'agit là d'une action d'ouverture linguistique et culturelle et de lutte contre le racisme, qui s'inscrit également dans la semaine d'éducation contre le racisme et l'antisémitisme. Ceux qui sont intéressés et souhaitent davantage d'information sur le sujet peuvent prendre contact avec Mme Calvo-Sixou, qui en est la spécialiste, en laissant un commentaire sur ce blog, et leurs coordonnées, qui ne seront pas publiées. 

3 commentaires:

  1. Merci de toutes ces informations que j'ignorais....BISES
    GE0RGETTE

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  2. Un bel hommage aux Justes d'Espagne. Ils sont également dignes d'une place dans le Livre des Justes. Merci, Catherine

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  3. J'ajoute que Mme Linda Calvo Sixou est présidente de l'association Alindaluz qui diffuse la connaissance de la langue et culture judéo espagnole à travers la musique et les arts. N'hésitez pas à la contacter si vous souhaitez organiser des conférences ou des rencontres sur ce thème.

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