Palissade

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samedi 29 août 2015

SACHA SOSNO, sans prise de tête.



… grâce à l'enthousiasme de Susie et Michel Remy,  avec le soutien du village de Beuil, et celui de Mascha Sosno.

...regard sur les regards...


Il est merveilleux de vivre dans une région où l’art s’expose en plein air, permettant à chaque citoyen de s’en imprégner, de se l’approprier, sans même s’en rendre compte.

C’est le cas à Nice en particulier, où les sculptures d’artistes contemporains balisent le chemin quotidien, ou occasionnel, de ses habitants grands et petits. 
Ainsi nombre d’enfants peuvent-ils adresser régulièrement un petit coucou à la dame coincée entre deux pans de mur de l’hôtel  jadis nommé Élysée Palace, ou bien pointer du doigt le gros bonhomme de pierre, entortillé dans ses cordages de métal, qui accueille les visiteurs au rond-point – si bien nommé – du « Voyageur »... 


L'homme de pierre ou le Voyageur, 
de Max Cartier.
Image prise sur ce site.

...ou encore caresser de la main, voire tenter d’escalader, l’arc monumental qui se trouve dans les jardins Albert 1er. Et s’exclamer en découvrant l’immense Tête Carrée qui chapeaute, si je puis dire, la médiathèque municipale… Les bureaux qu’elle  y  héberge discrètement sont bien le cerveau du lieu. C’est là que se prennent les décisions importantes, que se dessinent les projets culturels de la ville, ses choix littéraires, notamment…  Quelle satisfaction, quelle fierté, cela doit être pour des adultes que de travailler à l’intérieur d'une telle œuvre d’art !

Au moins deux de ces œuvres monumentales sont dues au talent de Sacha Sosno, le seul artiste à avoir réalisé une sculpture habitée. Celle-ci justement, pour commencer.

Détails et image sur le site de Sacha Sosno

Et puis, au hasard des rencontres et de l’amitié, il m’a été donné le plaisir d’aller découvrir l’exposition organisée par la municipalité de Beuil, à l’initiative de Michel et Susie Remy, qui comptaient parmi les familiers de Sacha Sosno. Ils ont su convaincre monsieur leur maire, Stéphane Simonini, de créer un lieu d'accueil digne des artistes qui y seraient exposés. À cette fin, ce dernier a même fait déplacer le petit bureau de poste du village. Le résultat est superbe, dans les deux cas, et le village de Beuil à présent bien parti pour devenir le plus beau (à vrai dire, le seul) écrin d'art moderne de la montagne. 

Cette exposition-ci, à la scénographie parfaite, donne à voir un joli nombre de travaux de cet artiste, et permet au visiteur curieux de bénéficier des explications limpides de Michel Remy – qui, je le rappelle au passage, fut un merveilleux passeur de Shakespeare (entre autres) à l’université de Nice-Sophia Antipolis, dont il est professeur d'anglais émérite. 


Michel Remy, 
passionné et passionnant,
 comme toujours. 
Photo ©JL+L

L’accent y est mis sur ce que Sacha Sosno appelait l’oblitération. Voilà ce que j’ai compris en écoutant Michel Remy : on découvre encore mieux ce qui est en partie caché, car on ne se laisse pas dérouter par des émotions parasites, ou susceptibles de provoquer une autocensure. L’œuvre nous est ainsi révélée par son vide, ou par ce qui en est dissimulé, oblitéré. L’insoutenable en est absent, ne reste que l’imaginaire (puissant) de celui qui la regarde. Je suis sûre que ce qui est à gauche sur cette image vous parlera. 

Crédit photo : © JL+L

De même, cette femme à moitié visible dans l’échancrure d’un bâtiment, qui est-elle ? Que devine-t-on d’elle ? Cette tête sans yeux, qui domine une bouche et une encolure massive… que nous invite-t-elle à découvrir ? Cherchez vous-mêmes la première, je l'ai oblitérée de ce billet !

Mais Sosno, ce n’est pas forcément intello, même si derrière ces créations il y a une pensée philosophique très structurée. La preuve, amies shoppeuses, ce projet grandiose pour celles qui succombent volontiers à la fièvre acheteuse : le futur Polygone Riviera, à Cagnes-sur-mer, qui verra bientôt s'animer la 2ème sculpture habitée au monde (cocorico !) –  le premier « lifestyle mall » d’Europe (sic), et le seul à promouvoir l'art contemporain. Enfin, c'est ce qu'en disent les promoteurs, ici


Une nouvelle tête, comprimée entre deux parallélépipèdes, dominera et contiendra ce temple de la consommation, comme pour signifier qu’entre ces états matériels, et malgré eux, il reste la trace d’une pensée humaniste qui veille sur le monde.


"Le bon guetteur" 
(crédit photo JL+L)
et pour plus de détails, 
voir ICI le site de Sacha Sosno


Je vous avais bien dit qu’il n’y aurait pas de prise de tête dans ce billet. Ni le moindre bourrage de crâne. Pas assez, même, peut-être ? 

Le mot de la fin revient à l'artiste, cité dans la belle brochure que l'on peut se procurer à la galerie :

"L'artiste doit être sur le trottoir !" Sortir un peu du ghetto des grandes galeries d'art (fort agréable au demeurant) et des cimaises des musées pour investir les boulevards, les places, les ports, les façades, les toits et bien sûr les jardins. Ne pas réserver le visuel artistique à une aristocratie, à une élite. Se donner à voir aux jeunes et aux vieux, aux riches et aux démunis, aux érudits et aux non-éduqués. Ainsi le sculpteur rentre dans le tissu urbain, modifie votre paysage quotidien, vous interpelle, vous aide à mieux vivre. C'est un art sociologique, et puis les statues ont besoin d'air..."

Y est également cité Boris Cyrulnik, qui a préfacé un ouvrage dédié à Sosno : "Quand les pierres ont la parole, le banal disparaît et devient événement."



Je ne peux donc que vous inciter à prendre très vite un moyen de transport efficace pour vous rendre à Beuil avant la fin de cette exposition. Vous n’en serez point marris, je vous le prédis.

Cet ouvrage-ci, paru 
aux Éditions Ovadia,
évitera toute frustration aux 
lecteurs lointains de Gratitude.

Voilà un dernier lien utile qui vous permettra d'en savoir encore  davantage sur l'événement. 


Rappel pratique : Sacha Sosno "Regards"
Sculptures, lithographies, tableaux, photographies et documents divers
Jusqu'au 12 septembre 2015.
Place Joseph Garnier
BEUIL 
Alpes-Maritimes. 

Entrée gratuite. 

Ultime photo, en annexe à cette visite, et en attendant des développements intéressants, à venir, car décidément il y a des Justes partout, pas seulement en Suède – et à Beuil ils ont été encore plus discrets, humains et efficaces qu'ailleurs dans la montagne, puisqu'aucune arrestation n'y eut jamais lieu. 








dimanche 16 août 2015

LA FEMME AU TABLEAU, UN FILM RASSURANT.



Certes, ainsi que de nombreux critiques ont été prompts à le souligner, ce film, un brin académique dans sa facture, n’est peut-être pas le film du siècle, mais il est à voir pour une raison qui en englobe beaucoup d’autres : il est, essentiellement, rassurant.

Rassurant, car émouvant.
Nous sommes nombreux à aimer aller au cinéma et en ressortir émus. C’est  précisément l’effet produit par La femme au tableau.  En raison de son scénario, mais aussi parce qu’il est porté par une actrice exceptionnelle, Helen Mirren, dont le travail sur la voix et la gestuelle est remarquable – comme toujours. La manière dont elle remet ses cheveux en place, par exemple, ramènera instantanément votre chère tante Aline (ou Adèle, peu importe...) à la vie. En tout cas, pour moi, ça n’a pas raté.
Quant à son accent britannique, magiquement redéfini, avec une trace légère, très légère, mais bien décelable, d’accent germanique… en quelques secondes, lui aussi fait renaître certains de vos êtres chers qui ont disparu.  En tous cas, pour moi, ça n’a pas raté non plus.

Il est est rassurant, car utile : il raconte une histoire vraie, sur fond d’Histoire, en mettant cette dernière à la portée de ceux et celles qui ne la connaissent pas, ou mal. On en ressort en se disant qu’on a envie de le promouvoir, auprès des plus jeunes, par exemple.

Simon Curtis est le réalisateur de LA FEMME AU TABLEAU (titre original : Woman in Gold). Cette dernière est à la fois Adèle, son modèle, celui du célébrissime tableau de Klimt, et l’héroïne de ce film, sa nièce Maria Altmann, qui se battra, pour le récupérer, contre une Autriche d’après-guerre blindée d’aveuglement.

Simon Curtis, donc, nous plonge avec une grande efficacité dans les années 20 et 30, en pointant du doigt ses zones les plus brillantes comme les plus sombres. Il faut en effet se remettre dans l’ambiance de cette montée du nazisme, accompagner les personnages qui l’ont vécue, pour amener nos contemporains à en prendre la mesure, ainsi que celle du déni prolongé, entêté, de l'Autriche. Cerise sur le strudel : la pédagogie en est aussi discrète qu’efficace.

Ce film est rassurant, car il fait vibrer notre fibre esthétique : il est beau comme les tableaux qu’il nous montre : chaque plan, chaque décor, chaque objet en est soigné. Même Los Angeles, vue du ciel, semble séduisante ! Et les costumes… les costumes ! Vive cet académisme là… il nous fait rêver.

Rassurant aussi, car les relations familiales et sociales sont crédibles, avec leurs hauts et leurs bas. Celle entre l’héroïne et le jeune avocat aux yeux dessillés (Ryan Reynolds) qui l’aide à se battre pour sa cause s’avère touchante et authentique. Quoi de plus rassurant, en effet, que de constater que les conflits – entre deux générations en particulier–, peuvent trouver leur solution, souvent par le biais de l’humour.

Bref, le spectateur marche, court, rit, sourit, retient son souffle, lâche une larme ou deux… et soudain le film est terminé, et il* sort (rassuré, bien sûr) de la salle en emportant avec lui un brin de cette histoire étonnante, et VRAIE !

Image prise sur ce site.

C’est sûr, il ne regardera plus jamais (je ne vous dirai pas où) ce tableau de Klimt de la même manière. Et s’il se rend à Vienne… eh bien, il aura en mémoire cet univers, si semblable à celui qui est merveilleusement décrit dans le livre que j’ai rencontré et mentionné il y a peu dans un billet (repris ici par Jewpop) : Le lièvre aux yeux d’ambre.

Certaines coïncidences sont tout de même un brin déstabilisantes, à force, vous ne trouvez pas ?

Un petit coup de bande annonce après cette lecture rassurante ? C'est ici


NB. *Il, ou elle, naturellement. Ah, la langue française, et son sexisme grammatical !


~~~~~~



Merci à JL+L de sa contribution à ce billet. Les échanges animés que nous avons au sortir d'un film clarifient toujours mes idées !





vendredi 7 août 2015

PETITE LEÇON DE PATIENCE (SUITE).





La Baie des Anges 
et sa Promenade des Anglais, 
vues de Rauba Capeu

Décidément les face-à-face avec l’administration niçoise ne cessent de mettre ma patience à rude épreuve ! Après mon aventure avec l’employé d’une bibliothèque municipale, voilà que je me suis retrouvée vivre la même, dans un musée cette fois-ci, et en compagnie de mon époux qui ne savait où se mettre, le pauvre, tant il était partagé entre l’hilarité et l’embarras.

vendredi 31 juillet 2015

LE VOYANT, c'est Jérôme Garcin.



Ce livre de Jérôme Garcin n’a sûrement pas besoin d’une énième vitrine pour être lu. Il a été salué dès sa sortie et, je l'avoue d’entrée de jeu, je suis pour une fois d’accord avec les divers auteurs de ces éloges.

Comble de la gloire en ce qui concerne mes concitoyens, le livre a été récompensé par Le Prix Baie des Anges, qui est remis en juin lors du Festival du Livre de Nice, ce qui nous a valu le grand plaisir de voir son auteur en vrai, et même de près, et de le saluer !

Le pauvre Jérôme Garcin, en revanche, a dû subir, ce week-end là, les prémices de la canicule estivale, et une avalanche de questions et de discours, dont certains auraient fait s’enfuir au grand galop des auteurs moins courtois que lui !

Mais ce n’est pas le genre de Gratitude que de se lancer dans ce genre de commentaires. 

Non, ce que je souhaite exprimer ici à l’intention de mes fidèles lecteurs et lectrices, c’est toute l’admiration que j’éprouve pour le travail d’écriture que ce livre représente.

C’est le roman d’une vie que Jérôme Garcin a écrit. Celle de son héros, Jacques Lusseyran, devenu aveugle à l’âge de huit ans à cause d’un accident survenu en classe, dont le récit fait frémir l’ancien professeur que je suis… par sympathie pour le ou la collègue qui en fut jadis le témoin impuissant. Mais c’est surtout le parcours d’un résistant dont le courage et la fortitude forcent l’admiration.

Voici ce que nous dit (très bien) la 4ème de couverture :

« Le visage en sang, Jacques hurle : "Mes yeux! Où sont mes yeux?" Il vient de les perdre à jamais. En ce jour d'azur, de lilas et de muguet, il entre dans l'obscurité où seuls, désormais, les parfums, les sons et les formes auront des couleurs. » 
Né en 1924, aveugle à huit ans, résistant à dix-sept, membre du mouvement Défense de la France, Jacques Lusseyran est arrêté en 1943 par la Gestapo, incarcéré à Fresnes puis déporté à Buchenwald. Libéré après un an et demi de captivité, il écrit Et la lumière fut et part enseigner la littérature aux États-Unis, où il devient «The Blind Hero of the French Resistance». Il meurt, en 1971, dans un accident de voiture. Il avait quarante-sept ans. 
Vingt ans après Pour Jean Prévost (prix Médicis essai 1994), Jérôme Garcin fait le portrait d'un autre écrivain-résistant que la France a négligé et que l'Histoire a oublié.

Et voici ce qu’elle ne nous dit pas :

Jérôme Garcin sait voir avec les yeux aveugles de Jacques Lusseyran, et traduire en mots, pour nous, toutes les sensations exacerbées que celui-ci disait ressentir. Il nous les fait partager avec une sensibilité et une délicatesse rares. Et plus encore. Sa propre voix se fait entendre de temps à autre, au fil du récit, car il est le passeur privilégié de cette histoire qu’il narre avec une admiration dénuée de complaisance pour ce héros dont la vie familiale et privée est la seule faille. 
La seule ? 
Non. La fascination ultérieure de Jacques Lusseyran pour une espèce de gourou douteux met le lecteur aussi mal à l’aise que son manque de fibre paternelle... 

C’est tout l’art de Jérôme Garcin que de naviguer entre les hauts-faits et les bas-fonds de la vie de ce personnage hors du commun. Les hauts-faits, ce sont ceux de la résistance, à la fatalité d'abord, puis à l’ennemi et à l’horreur concentrationnaire. Les bas-fonds, ceux que Jacques Lusseyran approchera par amour, ou mû par le forcené désir de rebondir qu’ont ressenti les survivants de ce cauchemar du XXème siècle.

L’auteur de ce livre complexe me touche car, au delà de l’estime que l’on est forcé d’éprouver pour ce héros méconnu, il fait résonner le sentiment ressenti par tout enfant qui a eu un parent artiste, ou célèbre d’une manière ou d’une autre : celui que la vie personnelle de cet adulte primera toujours sur celle de sa descendance. Le clairvoyant, ici, c'est clairement Jérôme Garcin. 

À propos de Claire, la fille de Jacques Lusseyran, Jérôme Garcin écrit : «  Devine-t-elle que dans une famille recomposée, on ne répare pas ce qui a été trop violemment saccagé, trop brutalement cassé ? » On est loin ici des clichés convenus à ce sujet.

Autre élément fondamental de cette écriture : la manière dont Jérôme Garcin ranime une époque empreinte de culture littéraire est passionnante pour ceux et celles de ma génération qui ont baigné dans l’onde des classiques. Le temps d'une lecture, il me donne le sentiment de retrouver une famille spirituelle, dans un monde qui ne semble plus attacher d’importance à la beauté de la langue. 

L’évocation des écrivains que le jeune Jacques Lusseyran découvrait, la fascination qu’il éprouvait pour la littérature ne pouvait être rendue palpable  au lecteur du 21ème siècle que par un homme tel que Jérôme Garcin, dont l’histoire intime est tissée de liens semblables, et dont le respect pour la chose écrite est décelable à chaque ligne, que dis-je, à chaque virgule.

Il est finalement presque ironique que ce Voyant ait pu atteindre une telle renommée, alors que Lusseyran, lui, se démena en vain pour faire publier en France son travail de fiction. Preuve renouvelée du travers français qui consiste à mettre les individus dans des tiroirs étiquetés : tout héros de la Résistance que vous soyez, gardez-vous bien de sortir du vôtre !

En définitive (et cela, aussi, me réjouit) c’est l’Amérique qui donnera sa chance à Jacques Lusseyran, un pays qu’il chantera et aimera, même si, comme l'écrit Jérôme Garcin : « Chaque été, il revient en France. Il a la nostalgie des odeurs. Il a besoin de respirer les arbres, les saisons, l’air de son pays. C’est un rituel olfactif dont le centre éternel et irradiant est le jardin clos et giralducien de Juvardeil. »

Et, que dire de cette boucle magique que Jérôme Garcin referme – en évoquant avec pudeur son propre père « né à Paris quatre ans après Jacques Lusseyran, passé lui aussi par la khâgne de Louis-le-Grand, fou de littérature, amoureux de la langue du XVIIIème, éditeur accompli, mais écrivain empêché, dont la mort accidentelle en pleine nature, au printemps de 1973, à l'âge de quarante-cinq ans, dessine une ligne droite que je n’aurai jamais fini de vouloir prolonger dans des livres brefs peuplés de jeunes morts qui continuent de vivre, de lire, d’écrire. » –, sinon que la lecture des strates de ce beau livre fait mieux comprendre à chacun, et à l’auteur que j’aspire à devenir, les raisons de l'impérieuse nécessité de poursuivre un chemin littéraire qui, pour être cahoteux et discret, demeure son propre but.



Le voyant, éditions Gallimard.
ISBN-13: 978-2070141647
17,50 €