jeudi 26 janvier 2012

MAUS À ANGOULÊME


Si une souris était un homme, ce serait Art Spiegelman.

Tout le monde, ou presque, connaît Art Spiegelman, et sa bande dessinée MAUS sur le thème de la mémoire de la Shoah. Au cas où certains auraient un petit flou de mémoire, ce qui suit devrait le dissiper. Personnellement, la découverte de cet auteur à ses débuts a été une révélation, pour deux raisons.

Premièrement, cet art, jugé mineur par tant d’adultes de la génération de mes parents, parvenait enfin à être reconnu, aux États-Unis de surcroît, en abordant un sujet ô combien douloureux.

Deuxièmement, cela m’a permis de commencer à faire découvrir le dit sujet à mes élèves de lycée, à petits pas, je l’avoue, dans le cadre de leurs cours d’anglais.

Ce n’est qu’une hypothèse audacieuse que je formule ici, mais ce serait intéressant de penser que les images de ces souris chassées par les chats et leurs dialogues inscrits dans des phylactères aient aussi pu être à l’origine de la libération de la parole.

Quand on sait que les premiers témoins de la déportation ont seulement commencé à parler publiquement de leur expérience dans les années 90 (en France), on ne peut que se demander si le livre d’Art Spiegelman, publié il y a 25 ans, n’a pas été le déclencheur de la parole de certains rescapés des camps, quand il a été traduit en français. Il a certainement été à l’origine du questionnement de leurs enfants adultes à l’époque, qui, à l’image du personnage central de la BD, vivaient souvent une relation douloureuse avec leur parent survivant.

Et cela a probablement facilité ensuite les témoignages publics, si nécessaires pour eux, et nous tous.

À une époque où l’on réfute ici et là la nécessité du travail de mémoire, et où Art Spiegelman lui-même refuse d’être considéré comme « l’Elie Wiesel de la bande dessinée » ( !) je trouve admirable qu’un festival, axé sur les jeunes lecteurs en particulier, mette ainsi le projecteur majeur sur ce créateur qui a su faire appréhender l’indicible du passé par le biais d’un medium accessible au plus grand nombre. Le voilà Président du festival de B.D d’Angoulême ! Chapeau bas.

Avant qu’il ne tourne définitivement cette page, (voir ici) il a publié son dernier ouvrage, METAMAUS, qui raconte les dessous de la création de la fameuse B.D. Il contient de nombreuses archives et un DVD.

Bravo aussi à la sortie numérique du « Musée privé d’Art Spiegelman », en lieu et place d’un catalogue du Festival.

Comme quoi, parler du passé ne signifie pas que l’on soit fermé à l’avenir que représente la publication en numérique.

Et comme le dit la presse avec humour, il y a quand même un « maousse » buzz autour d’un auteur qui ne veut plus entendre parler de son sujet !



3 commentaires:

  1. J'apprécie beaucoup la démarche de Spiegelman d'un point de vue artistique. Par contre, je n'ai jamais été convaincu par la métaphore des chats et nazis, souris et juifs. Car en fait, les chats sont les ennemis naturels des souris. C'est normal qu'il les chassent et les bouffent. Il n'en va pas de même pour les hommes. C'est bien dans la tradition de La Fontaine, mais quand même.

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  2. Très très juste, je n'y avais jamais pensé. Pourtant, il arrive que l'on sympathise avec la victime naturelle du prédateur, même quand on sait que c'est la dure loi de la nature. Entre hommes, c'est souvent hélas aussi la loi du fort qui prévaut, les forts bouffent les faibles, même si le cannibalisme est tabou dans la majorité des cultures. Le talent artistique d'Art Spiegelman est de rendre les chats antipathiques - pour moi qui les adore, c'est un exploit !

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  3. Merci, Catherine. Ci-dessous quelques réflexions personnelles à ce sujet.

    Pour les personnes avec des souvenirs personnels de l'Holocauste, c'est quelque chose qu'ils ont eu à vivre avec toute leur vie. En plus, l'Holocauste est un sujet douloureux pour ceux d'entre nous qui n'ont pas de souvenirs.

    Voici deux questions que je vais aussi donner une réponse:

    1. Est-ce facile d'oublier l'Holocauste?

    2. Devrions-nous maintenant oublier l'Holocauste? C'est quelque chose qui s'est passé il y a si longtemps.

    Assurément, la réponse aux deux questions est "non!"

    Personnellement, à certains égards, il est difficile de penser et d'écrire sur l'Holocauste. Comment de tels crimes pourraient être autorisés à se produire dans ce qui était un pays moderne et civilisé? Pourtant, c'est quelque chose que nous devons tous être conscients.

    L'œuvre d'art de l'Art Spiegelman est une façon différente de regarder le sujet. M. Spiegelman ouvre la porte aux mémoires, même si elles ne sont pas très agréables.

    On peut dire que les images sont devenues la base de notre mémoire collective de l'Holocauste. Ils ont affecté nos présentations et les perceptions du sujet dans le monde moderne.

    Aujourd'hui, vendredi 27 janvier 2012, j'écris ce message. Il est Journée européenne de commémoration de l'Holocauste.. En ce jour je pense à l'image d'une jeune mère, Mme Arunka Rajchnudel et ses cinq enfants: Jacqueline, Claudine, Jean-Claude, Marcelle et Eliane. Ils ont été transportés de Badaroux en Lozère (48) vers Auschwitz en 1944. Ils sont morts dans la Shoah.

    N'oublions jamais !

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