En deuil

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lundi 1 octobre 2012

"ENTRE GUILLEMETS"




Quand on dit que les Français n’aiment pas écrire, on se trompe. Ils écrivent, même quand ils parlent !
Il n’y a qu’à voir, ou plutôt les écouter. Ils mettent à l’oral, comme dans les textes qu’ils écrivent, une ponctuation forcée partout. Je ne parle pas des majuscules, on ne les entend guère, celles-ci ; bien que l’influence anglo-américaine ait frappé à l’écrit : on les surprend en tête des noms de jours de la semaine et des mois, ou des saisons ;  chacun oubliant la façon dont ils étaient inscrits au tableau noir de notre enfance, à savoir, en minuscules*. Non, je veux parler ici des guillemets.

Rappel :
Guillemets, n.m : Signe typographique que l’on emploie par paires (« … ») pour isoler un mot, un groupe de mots, etc., cités ou rapportés, pour indiquer un sens, pour se distancier d’un emploi ou pour mettre en valeur.
Locution orale : entre guillemets, se dit pour indiquer qu’on ne prend pas à son compte le mot ou la locution qu’on emploie. Un type normal entre guillemets ; il est venu avec sa femme entre guillemets (=prétendue, soi-disant).

S’il semble évident d’utiliser la première entrée du Petit Robert à l’écrit, chaque fois que l’on cite quelqu’un, ou un texte, la seconde entrée paraît encore plus indispensable à nos contemporains francophones – comme aux Américains, en particulier. On notera, du reste, l’accompagnement gestuel, deux doigts de chaque main ouvrant et fermant ces guillemets aériens, pour bien insister sur la locution ainsi isolée. S’y ajoutent un regard figé, des sourcils froncés et la moue ad hoc qui resserre les lèvres.
Exemples :



-       Alors, il lui a fallu un certain courage, entre guillemets, pour ne pas réagir.
-       Franchement, là, je me demande si tu as eu raison, entre guillemets, de t’énerver.

 Perso (sic), je me demande pourquoi on a cessé d’appeler un chat un chat. Dans la phrase 1, je remplacerais volontiers le mot courage par une expression plus triviale. Dans la phrase 2, je dirais plus directement, « Non mais, tu ne penses pas que t’as fait une belle connerie  en lui cassant la gueule ? »

Ces guillemets, au final (sic), ce sont des outils de dérobade, plus que de distanciation. On a rajouté au politiquement correct verbal encore plus de métaphores, gestuelles celles-là, comme pour absolument tout nuancer de toutes ses fibres, et se faire pardonner à l’avance le moindre débordement qui risquerait d’en offenser certains.

Perso (re-sic), j’ai envie de dire (encore un de ces tics que j’adore), cessons d’avoir peur de la langue. Et pour citer, cette fois entre de vrais guillemets, le psychanalyste Léopold Lévy, découvert sur mon blog favori, JEWPOP, « pour que la parole continue à être créatrice et vivante », je vais tenter de cesser de l’édulcorer, en ôtant, pour commencer ce geste de ma panoplie de grimaces. Fini le flou !

L’avantage : moins de rides en formation. Je parie que ce sera aussi efficace que la toxine botulique, et bien plus ferme en matière d’expression.
Ça, j’avoue que je n’y avais pas pensé en commençant ce billet. Mais il faut reconnaître que c’est  plus convaincant que de citer le Robert. Et, non, SVP, pas de débordements sur les petits roberts. La nuance, ça a quand même du bon.



*Merci à nos amis canadiens qui nous en rappellent les règles, ICI. 

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