En vol

En vol

mercredi 17 avril 2013

MONSIEUR DURAND, LIBRAIRE À CANNES




Nous sommes tous sensibles au triste sort des libraires ces temps-ci, et de fait, il y a de quoi s’inquiéter pour eux, au vu de la lutte si inégale qu’ils livrent aux géants d’internet.
Face au danger de mort lente, nombreux sont ceux et celles qui font preuve d’enthousiasme et d’imagination pour animer leur espace.

Par exemple, la librairie Expression, à Châteauneuf de Grasse, s’ouvre largement aux enfants, pour qui elle organise divers ateliers et activités ludiques. Elle anime des soirées de dégustation de vins, et fait venir pour des séances de signature des auteurs connus et même des moins connus (suivez mon regard !). On y déguste un thé, un chocolat, on y est bien reçu. L’enthousiasme de ces libraires est contagieux.

La librairie Charlemagne, à Fréjus, qui est aussi un relais presse et papeterie, ouvre ses portes à un café littéraire, je l’ai déjà annoncé sur ce blog. Plusieurs intervenants y rencontreront un public invité à partager, outre le goût des mots, le pot de l’amitié.



Et, à la télé, chaque semaine, François Busnel nous fait passer la porte de ces librairies inventives, curieuses et intrépides, qui savent faire découvrir leurs coups de cœur à leurs visiteurs.

J’en suis ravie, naturellement. Les librairies sont des lieux de joie - et de perdition, pour une lectrice. J’avoue ici lire beaucoup plus souvent en anglais qu’en français, et donc avoir recours à l’achat sur Internet, mais quand je mets un pied dans une librairie, il est rare que j’en ressorte avec un sac vide.

Cela remonte à l’adolescence. Et je veux ici rappeler le souvenir d’un libraire d’exception, Monsieur Durand, qui tenait une librairie à Cannes, rue d’Antibes, dont je crois me souvenir qu’elle s’appelait « L’office du livre ».

C’était un véritable capharnaüm. Le lieu embaumait le papier poussiéreux, et transpirait de la passion de son propriétaire ! Il y avait de tout, partout. Un entassement merveilleux de bouquins, que l’on avait le droit de feuilleter à loisir, quand tant d’autres libraires l’interdisaient. 
(Une autre librairie existait, je crois, un peu plus bas dans la rue d'Antibes : tout y était aligné comme les équations du cours de maths, pas un livre ne dépassait de sa pile, qu'un cerbère surveillait de très près - je n'y mettais jamais les pieds.)

Mieux encore : Monsieur Durand prenait le temps de conseiller, de guider, de questionner la gamine affamée de lecture que j’étais, avec patience et je dirais même, avec psychologie. Je me rends compte à présent que je lui confiais beaucoup de choses très personnelles, à travers ma quête littéraire d’alors.

Au fond, il savait tout de moi, mais avec tact, n’en laissait rien voir. Il connaissait ma passion, et savait sûrement que j’aimais déjà écrire. 
C’était un homme précieux. Je lui dois d’avoir lu (presque) tout Victor Hugo et Chateaubriand ; Stendhal et tous les classiques (de la collection jaune des classiques Garnier), et même les modernes ! Il avait mis un vieil ami commun sur la piste de mes envies et je me souviens encore de l’émotion ressentie en recevant de lui en cadeau d’anniversaire les poèmes d’Éluard... au milieu d'une pile d'autres miracles littéraires. 


Quand se diffusèrent les livres de poche, quelle merveille, Monsieur Durand me les montrait dès leur sortie, presqu’en douce, et je repartais avec un cartable alourdi et encore quelques sous pour le car, et même pour un carambar. Cronin, Colette et Pearl Buck se mirent à rivaliser avec les plus grands. Je les dévorais dans la cour de récréation, au lieu de jouer à la belote, ou de sauter à la corde.  




Je me rends compte à présent que cette belle relation, qui a duré tout le temps de mes années au lycée Capron, et même au-delà, n’a jamais été remplacée. Jamais, depuis, je n’ai rencontré cette attention, ce délicat conseil. 
Mais les ai-je vraiment cherchés ?

Je me dis, en effet, qu’il faut une sacrée confiance pour entrer dans ce jeu littéraire avec un ou une libraire, à l’âge adulte. À travers nos achats, nos choix, nous lui dévoilons notre âme, au moins autant qu’à un psy. Pas étonnant que nous rechignions parfois à nous livrer ainsi. 

Et c’est peut-être ce qui explique le succès de la vente en ligne : réduite à une transaction, elle n’implique pas de se répandre en états d’âme auprès d’un inconnu qui n’en veut qu’à vos euros !

Dommage ? Oui, sans doute. Alors je rêve encore de ce libraire idéal qui, il y a bien longtemps, a nourri ma curiosité, aiguisé mes sens, ouvert et façonné mon esprit, en me faisant, de surcroît, crédit, d’une semaine sur l’autre. Quel brave homme ce fut là. Irremplaçable, je vous le dis. 

Je regrette, outre cette expérience magique, de ne pas avoir pu dire, en temps utile, toute ma reconnaissance à Monsieur Durand, libraire à Cannes.



11 commentaires:

  1. magnfique texte. Très émouvant. UN bel hommage à ces libraires, pardon Libraires, d'exception. Bravo Cathie...
    Moise

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Moïse - l'amour des livres nous unit.

      Supprimer
  2. J'ai eu l'occasion - la chance - de pouvoir le faire avant que la librairie près du lycée d'Estienne d'Orves ne ferme. Dans ce
    merveilleux capharnaum, le libraire me préparait régulièrement une sélection de livres. "Je pense que ça devrait vous plaire" me disait-il. "Regardez et vous me paierez ceux que vous voulez garder, retournez-moi les autres."
    Je n'aime pas trop dire ça, mais C'ETAIT LE BON TEMPS!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais oui, bien sûr, le libraire s'appelait M. Forestier. Il était charmant, en effet, toujours au courant de tout, et, comme mon monsieur Durand, il lisait ce qu'il vendait, (à part peut-être tous les livres de classe) et savait conseiller les jeunes, dont vous faisiez partie, mon cher anonyme ;)
      Quand il a essayé de vendre, personne n'a voulu reprendre l'affaire qui est devenue... un restaurant d'application (= pédagogique). Une autre forme de nourriture !

      Supprimer
  3. Que de points communs!lC'était une VRAIE librairie la librairie qu'on appelait DURAND à Cannes. Et le Lycée Capron où je suis passée aussi....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mon repaire, c'était la Librairie Rudin à Nice. Je me souviens de l'odeur des volumes de La Pléiade, j'ai en mémoire le parfum des pages des ouvrages des éditions Skira. Les reproductions des tableaux de Klee furent un véritable émerveillement. Il y avait un recoin réservé aux livres de poche et c'était là que je trouvais refuge. Je me sentais bien dans ce lieu où j'étais toujours le bienvenu. Jean-Pierre Rudin était d'une élégance racée et d'une immense culture. Son assistante me proposait souvent d'emprunter les livres dont j'avais besoin. Je n'ai jamais oublié ce geste d'une rare générosité. Je me sentais bien dans ce lieu qui a accompagné mes errances d'adolescent.
      JL

      Supprimer
  4. Une superbe évaluation, Catherine.

    Personnellement, je préfère le livre réel. Peut-être que c'est en raison de mon âge ! En outre, chaque fois que je visite en France il me semble toujours revenir avec un ou deux livres écrits dans la belle langue de l'Hexagone !

    Néanmoins, j'utilise aussi l'Internet, surtout les articles d'un certaine écrivaine française moderne (nom de plume - Catherine Fidler !). Il y a une place pour le nouveau et l'ancien.

    RépondreSupprimer
  5. J'ai bien compris qu'il s'agissait des vrais libraires,qui en savent généralement plus que l'acheteur, pas des 'grands magasins du livre' où l'on est mal reçu et qui finalement incitent les gens à aller acheter sur internet...
    MB

    RépondreSupprimer
  6. Mon fils Mathieu qui vit au Danemark a récemment découvert sur Internet votre blog, daté du 17 avril 2013, consacré à Albert Durand qui sous l’enseigne « Office du livre » a exercé à Cannes au numéro 61, devenu 77, de la rue d’Antibes, le merveilleux métier de libraire.
    Je me suis précipité sur votre blog, l’ai lu, relu, rerelu, en ai savouré chaque bouchée.
    Vous avez trouvé les mots justes pour décrire ce lieu et cet homme hors du commun : livres entassés en tous sens, désordre sympathique, rondeur du maître des lieux, douceur de ses conseils avisés. Beaucoup venaient savourer cette oasis, tout le monde la quittait à regret.
    Albert Durand est mort en l’an 2000.
    Je suis son fils et je n’ai bien sûr pas votre objectivité mais comme vous je regrette de ne pas avoir lui avoir dit toute ma reconnaissance.
    Au moins, j’ai aujourd’hui, et je la saisis, l’occasion de vous exprimer ma GRATITUDE, vous savez, « ce sentiment d’affection que l’on ressent pour quelqu’un dont est l’obligé ».

    Robert Durand (Cannes le 25 novembre 2015)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis infiniment touchée par votre commentaire, et renversée par cette rencontre magique. Merci, merci.
      Si vous souhaitez, comme moi, que nous nous parlions, cela peut se faire par messages privés, sur ma page (publique !) facebook (Cathie Fidler).

      Supprimer