En vol

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jeudi 23 mai 2013

L'ORCHESTRE DES EXILÉS




Voilà encore une histoire dont je n’avais jamais entendu parler, et pourtant, j’ai eu dans ma famille au moins une musicienne professionnelle ayant survécu à la Shoah, et l’Allemagne fait partie de mon arrière-plan.

Je m’intéresse à tout ce qui touche à la période de la Seconde Guerre mondiale, c’est assez flagrant pour ceux qui me lisent – j’ai fait des recherches dans plusieurs domaines à ce sujet, et me pensais un peu informée, mais je dois avouer que, cette année, plusieurs facettes inattendues de cette période ont éclairé mon chemin, ainsi que quelques révélations.

Curieusement, elles forment comme un faisceau, autour de la notion de sauvetage.
Il y a d’abord eu cette découverte du film d’Ivan Szabo, que j’ai mentionné ici ; puis le film autour de ce médecin hongrois qui avait fait sortir de la nasse nazie 1600 de ses compatriotes – pour être ensuite accusé de collaboration avec les nazis, en particulier avec Eichmann. Ce qui, dans le jeune état d’Israël, a entraîné son assassinat. Pourquoi n’avait-il pas sauvé tout le monde ? Qui avait-il choisi ? Sous quels critères ?
Ce sont-là les accusations qui ont provoqué sa mort.


Plus récemment, j’ai vu le film de Margarethe Von Trotta sur Hannah Arendt – un film qui rappelle qu’elle avait été parmi les premières à mettre en cause le rôle des Judenrat face aux nazis. Ceci lui a été violemment reproché dans les années 60 – or à présent, ce fait est spontanément rapporté par des survivants des camps, je l’ai entendu de la bouche de Saul Oren, venu témoigner à Nice de son calvaire aux mains des médecins qui l’ont utilisé pour leurs épouvantables expériences. Qui a été épargné, et grâce à qui ? Qui a péri, et à cause de qui ?

Il est facile d’accuser tel ou tel survivant, aujourd’hui, bien installés que nous sommes devant nos écrans, en posant la question du comment ou du pourquoi de sa survie.
Il est facile de jeter l’opprobre sur celui qui n’a pu sauver que trois personnes au lieu de quatre. Si on raisonne ainsi, que dire alors de ce violoniste exceptionnel qui n’a sauvé « que » mille musiciens en les faisant sortir d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie ou de Pologne, pour les intégrer à son projet phénoménal de création du premier orchestre symphonique de Palestine ?


Ce violoniste, Bronislaw Huberman, né en Pologne en 1882, enfant prodige dont le talent fut donc distingué très tôt, connut un succès qui l’amena à jouer sur toutes les scènes du monde, avant les 1ère et  2nde Guerres mondiales.  Mais ce n'est pas tout.

Le docu-fiction qui a été réalisé en 2012 autour de sa vie et de son action remarquable n’a rien de très original. C’est un montage classique de documents d’archives, de passages de répétitions d’orchestre, de témoignages, d’inclusion de séquences reconstituant le contexte de l’époque, avec des acteurs dans le rôle des personnages clefs. La bande son est superbe, forcément, vu les morceaux qui ont été choisis, et tirés du répertoire de compositeurs et d'interprètes prestigieux.  Non, il n’a rien d'exceptionnel dans sa facture. Mais il a le mérite rare de faire connaître cet épisode méconnu (de la plupart des spectateurs présents mardi soir à la Cinémathèque de Nice) en montrant le cheminement courageux, déterminé, et visionnaire de Bronislaw Huberman.

Cet homme a, tout d’abord, compris très tôt que cette vague noire ne refluerait pas de sitôt, et que tous les Juifs qui resteraient sur cette rive là seraient noyés. C’est cette intime conviction qui l’a poussé à concevoir le moyen de sauver ceux qu’il pouvait sauver, parce qu’il connaissait leur compétence, et leur talent. Il imagina donc la création de cet orchestre fantôme, dans un pays qui n’existait pas encore – et qui n’avait donc aucune salle de concert comparable à celles d’Europe - et qui n’en n’aurait pas de sitôt. Avec cette idée en tête, il parcourut les pays menacés, dès 1934, pour recruter les meilleurs musiciens, et leur obtenir les papiers nécessaires à leur entrée en Palestine.

Il faut se rendre compte aujourd’hui de la gageure que cette entreprise représentait, et ce film le montre bien. La Palestine, pour les Juifs allemands, c’était littéralement le désert. Un univers peuplé de chameaux et de quelques humains, loin, si loin de leur monde cultivé, à tous les sens du terme. Il fallait vraiment être fou (meshuga) pour envisager d’aller s’y installer – et, du reste, deux de ses musiciens une fois intégrés à son orchestre, quasi-sauvés, n’eurent de cesse que de rentrer « à la maison » – avec la fin tragique que l’on devine. 

Ce que j’ignorais, et que j’ai appris grâce à ce film, c’est qu’il existait en Allemagne une organisation culturelle, le Jüdische Kulturbund qui regroupait tous les artistes juifs interdits de se produire sur les scènes « aryennes ». De nombreux artistes ont cru pouvoir continuer à travailler et vivre en Allemagne, en attendant que ça passe. La suite ne leur a, hélas, pas donné raison. Et ce, dès 1941.

Bronislaw Huberman a eu cette préscience, cette intuition, qui lui a fait comprendre avant bien d’autres (mais à la même date que mon propre grand-père) que le salut passait par le départ définitif. 
Il l’a proposé à environ mille solistes parmi les meilleurs, et, ce faisant, a dû en refuser des centaines, presque aussi talentueux, qui postulaient pour cette émigration.
Mais chaque fois qu’il a pu intervenir pour les « recalés », il l’a fait, afin que sortent de l’enfer un maximum de victimes potentielles.

Cela a bien entendu nécessité une énorme énergie que de récolter les fonds nécessaires à ce projet fou.
La dernière collecte, celle qui a permis sa réalisation, a impliqué la participation active d’Albert Einstein, et a pris la forme d’un dîner de gala à New-York. Einstein, pacifiste convaincu, croyait, comme Huberman, à un projet d'états unis d'Europe...



Ces hommes et ces femmes ont été sauvés, certes par Huberman, mais également par leur dévotion totale à la musique. Et puis, grâce à la passion qu’éprouvaient aussi les premiers arrivés en Palestine pour la musique classique. Bien avant la folie des groupes de rock et de pop, ces fans faisaient la queue, se battant presque pour entendre jouer cet orchestre là. Qui, en retour, organisait des concerts à prix réduit pour leur permettre d'y assister. Huberman a tablé sur cette soif, cette culture musicale du peuple juif, et il a gagné son pari.

C’est, tout compte fait, une très belle histoire qui nous est révélée par ce documentaire. L’Histoire suit son cours, la musique sauve les hommes. 
Tristement, Huberman meurt en 1947 – un an avant la proclamation de l’existence de l’État d’Israël. Mais ceux et celles qui ont survécu grâce à lui ont, à leur tour, eu des enfants qui, à leur tour, sont devenus musiciens, et membres de l’Orchestre Philarmonique de l’État d’Israël. Les divers témoignages exprimés dans ce film sont très émouvants. Surtout pour moi, qui suis sensible à ces accents germaniques en anglais – une intonation familière, en voie de disparition.

Parfois, et même souvent, je dis que l’écriture nous sauve. Mais dans ce cas, c'est la musique qui a non seulement sauvé des âmes, mais participé à la naissance d’une nation, et à celle d’une nouvelle identité.

Je suis heureuse d'avoir été cette semaine à la découverte de Bronislaw Huberman. Il est de ceux que nous ne devrions pas oublier. Alors, merci à Josh Aronson. Finalement, il est très bien son film !





Crédits photographiques : 
Augustus Rischgitz/Getty Images
Image pour Einstein voir ce site.


2 commentaires:

  1. Une histoire passionnante et émouvante. Souvent, la musique transmet un message qu'aucun mot ne peut dire.

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  2. la plupart des gens qui aiment la musique n'y comprennent rien; ce n'est pas du tout nécessaire. La musique est une chose intuitive. Si on a, quand on écoute de la musique, des sentiments ou des sensations, positifs ou négatifs, c'est que la musique a quelque chose à nous dire. Il n'y a donc pas à être préparé spécialement. La seule condition est d'ouvrir son cœur. Et cela tout le monde peut le faire;
    La musique est une manière de mieux se comprendre.
    C'est un langage qui dépasse la parole. Quand la parole finit, la musique commence.
    Roger K.

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