En deuil

En deuil

vendredi 25 mars 2011

GARE AU GORILLE !





Voilà bientôt trente ans que Georges Brassens a cassé sa pipe, sa belle pipe en bois, et qu’il gît à Sète où croquants et croquantes repentis peuvent lui rendre visite sans jamais l’importuner….

Il nous manque, il me manque toujours, à moi qui ai appris la poésie en écoutant ses chansons autant que dans mes livres de classe, voire davantage.

J’étais petite, pourtant, et comme on le dirait aujourd’hui, pas vraiment sa cible. Mais voilà, ses 33 tours arrivaient chez nous dès qu’ils apparaissaient chez le disquaire, achetés, presque en douce, encore tout chauds de la censure qui les entourait. À peine le seuil franchi, qu’ils étaient posés sur notre tourne-disque, tournés et retournés toutes les trente minutes comme des galettes, passés et repassés, sans leur jaquette dont chaque détail était scruté.

Et en quelques jours ma jeune mémoire fraîche et enthousiaste avait imprimé les paroles chaque chanson, tandis que leur mélodie fredonnée envahissait la maison tout entière.

L’image qui illustrait chaque disque faisait partie du tableau sulfureux qui entourait l’artiste. L’album numéro 3 représentait du reste sa tête, posée telle une bombe prête à exploser au bout d’une mèche allumée.

« Ce n’est pas pour les enfants », disait-on alors, mais fort heureusement, à la maison, on n’écoutait moins la voix des braves gens que celle de l’Auvergnat – qui chez moi s’avérait être Corrézien ! – et, donc on me laissait sans état d’âme deviner ce que cachait le P… de « P…. de toi », ou pourquoi ce voyou avait perdu la Tramontane en perdant Margot, et j’avoue sans honte que cette éducation-là m’a apporté davantage que bien des cours d’instruction civique !

Aujourd’hui, je me réjouis de l’héritage merveilleux que m’a laissé Georges Brassens : Je connais encore par cœur toutes ses chansons, même si je les chante faux, et ses rimes m’ont enrichie plus que le loto (auquel je ne joue pas).

Et lorsque, par hasard, je tombe à la télé sur une émission qui traite des exécutions capitales aux USA, du désastre humain qu’elles engendrent chez les acteurs, fussent-ils volontaires, de leur déroulement, et chez les proches des exécutés, eh bien, il me revient soudain à l’esprit les paroles du GORILLE.

Alors je remercie la république dans laquelle je vis d’avoir aboli cette sentence effroyable, et même si je suis triste que Georges Brassens ne soit plus parmi nous aujourd’hui, je suis heureuse qu’il n’entende pas monter alentour la sombre rumeur des « Philistins, épiciers », et « des imbéciles heureux qui sont nés quelque part … de la race des chauvins, des porteurs de cocardes » - qui, s’ils avaient voix au chapitre auraient vite fait de nous faire entonner « Gare au gorille ! » en courant nous réfugier dans les bras du premier pornographe du phonographe venu, par esprit de provocation.

*******

LE GORILLE

C'est à travers de larges grilles,

Que les femelles du canton,

Contemplaient un puissant gorille,

Sans souci du qu'en-dira-t-on.

Avec impudeur, ces commères

Lorgnaient même un endroit précis

Que, rigoureusement ma mère

M'a défendu de nommer ici...

Gare au gorille !...

Tout à coup la prison bien close

Où vivait le bel animal

S'ouvre, on n'sait pourquoi. Je suppose

Qu'on avait du la fermer mal.

Le singe, en sortant de sa cage

Dit "C'est aujourd'hui que j'le perds !"

Il parlait de son pucelage,

Vous aviez deviné, j'espère !

Gare au gorille !...

L'patron de la ménagerie

Criait, éperdu : "Nom de nom !

C'est assommant car le gorille

N'a jamais connu de guenon !"

Dès que la féminine engeance

Sut que le singe était puceau,

Au lieu de profiter de la chance,

Elle fit feu des deux fuseaux !

Gare au gorille !...

Celles là même qui, naguère,

Le couvaient d'un oeil décidé,

Fuirent, prouvant qu'elles n'avaient guère

De la suite dans les idées ;

D'autant plus vaine était leur crainte,

Que le gorille est un luron

Supérieur à l'homme dans l'étreinte,

Bien des femmes vous le diront !

Gare au gorille !...

Tout le monde se précipite

Hors d'atteinte du singe en rut,

Sauf une vielle décrépite

Et un jeune juge en bois brut;

Voyant que toutes se dérobent,

Le quadrumane accéléra

Son dandinement vers les robes

De la vieille et du magistrat !

Gare au gorille !...

"Bah ! soupirait la centenaire,

Qu'on puisse encore me désirer,

Ce serait extraordinaire,

Et, pour tout dire, inespéré !" ;

Le juge pensait, impassible,

"Qu'on me prenne pour une guenon,

C'est complètement impossible..."

La suite lui prouva que non !

Gare au gorille !...

Supposez que l'un de vous puisse être,

Comme le singe, obligé de

Violer un juge ou une ancêtre,

Lequel choisirait-il des deux ?

Qu'une alternative pareille,

Un de ces quatres jours, m'échoie,

C'est, j'en suis convaincu, la vieille

Qui sera l'objet de mon choix !

Gare au gorille !...

Mais, par malheur, si le gorille

Aux jeux de l'amour vaut son prix,

On sait qu'en revanche il ne brille

Ni par le goût, ni par l'esprit.

Lors, au lieu d'opter pour la vieille,

Comme l'aurait fait n'importe qui,

Il saisit le juge à l'oreille

Et l'entraîna dans un maquis !

Gare au gorille !...

La suite serait délectable,

Malheureusement, je ne peux

Pas la dire, et c'est regrettable,

Ça nous aurait fait rire un peu ;

Car le juge, au moment suprême,

Criait : "Maman !", pleurait beaucoup,

Comme l'homme auquel, le jour même,

Il avait fait trancher le cou.

Gare au gorille !...

(date de sortie : novembre 1952)

2 commentaires:

  1. Les chansons de Georges Brassens me plait beaucoup. De temps en temps je lis ses poèmes ou joue un CD.

    Qu'est-ce-qu'on dit du poète plus célèbre de Sète? On pense d'un homme - très sympa - un guitare, plusieurs amis sur la plage de Sète.

    Surtout, je considère "Chanson pour l'Auvergnat" son chef d'œuvre: partageons le pain avec les "exclus" (pendant "la guerre" et maintenant aussi)!

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  2. C'est merveilleux de lire ceci - je devine un léger accent anglais derrière ce message anonyme et suis ravie de penser que Brassens a fait des émules bien au-delà de Sète et de l'hexagone ! Merci, et à bientôt !

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