En deuil

En deuil

jeudi 21 juillet 2011

Le B.A BA d’une berceuse ancienne


Nous avons tous nos petites madeleines et nos berceuses favorites. Certaines sont si connues que chacun peut les fredonner, et un chœur se constituera vite autour de celui ou celle qui l’entonnera. Essayez, avec « Fais dodo, Colas mon p’tit frère » ou bien avec « Une chanson douce… » - et vous verrez les plus endurcis se radoucir en se remémorant leur enfance au son de ces petites notes.
Pour d’autres qui ont grandi ailleurs qu’en France, ou entendu une autre langue dans leur petite enfance, seule en reste une mélodie, quasi-oubliée, et la douceur de la voix qui la chantait pour faire oublier un gros chagrin, ou les endormir calmement.
Une langue est morte avec la dernière guerre, ou presque. C’est le yiddish que parlaient plusieurs de mes ancêtres, même s’ils s’en défendaient car la langue noble, celle qui permettrait une ascension sociale, c’était celle du pays natal. Le russe, le polonais, le roumain, et bien entendu l’allemand ou le français.
Dans leur vie quotidienne, point de yiddish une fois amorcé le dur voyage vers la réussite. Éradiquée la « mameloschen », la langue maternelle, disparue avec ses écrivains, ses théâtres, sa poésie, et ses variations musicales.
Mais, depuis quelque temps la nostalgie prend certains aux tripes, surtout s’ils ont entendu cette langue dans leur enfance. Ils souhaitent continuer à la pratiquer, et même commencer à la réapprendre. Ce n’est pas vraiment mon cas, mais j’admire ces tentatives, car ainsi que le prône le linguiste Claude Hagège, il faut d’urgence empêcher les langues moribondes de mourir pour de bon.
Il y a quelque temps, lors d’une fête, j’ai surpris une voix merveilleuse chanter une de ces berceuses dont je savais que ma maman l’avait entendue quand elle était toute petite.
Je l’avais entendue fredonner cet air, maladroitement – en me demandant si des paroles l’avaient un jour accompagné. Elle ne semblait pas les connaître.
Et puis, miracle, l’amie qui chantait si bien cette même berceuse en connaissait aussi les paroles, et même leur traduction. Elle les a transcrits, et me les a donnés.
J’ai donc montré cette feuille à ma maman, et elle a pu ainsi mettre des mots sur cette musique si familière, qui a traversé en douce le siècle dernier, et un bout de celui-ci. Elle a repris à son tour les mots de cette langue oubliée, et perçu à nouveau la présence de celui qui la lui chantait, il y a si longtemps, avec tant d’amour et de tendresse. Son père, mon grand-père.
« C’est du yiddish, pas de l’allemand ! » s’est-elle exclamé, avec un brin de surprise.
Eh oui.
Alors pour partager cette belle émotion, et en remerciant Lucienne de sa gentillesse, je vous en transcris la traduction, et vous donne le lien qui vous permettra d’en écouter une version ici.
Ce n’est pas du blues, mais je vous garantis que cela le donne très fort à ceux et celles d’entre nous qui n’oublient pas qu’ils sont issus de cette culture riche, forte, aux racines desquelles ils continuent à puiser, pour aller de l’avant.
Voici donc les paroles et la traduction de cette chanson qui met l’accent sur l’apprentissage essentiel, celui de la lecture et de l’écriture à des tout petits, et la joie qu’on en retire. Ainsi a pu perdurer la culture du Peuple du Livre, et tout ignorante que je sois de l’hébreu comme du yiddish, et de la Torah, je partage sa jubilation face aux lettres de l’alphabet.

OYFN PRIPETSHIK

Oyfn pripetshik brent a fayerl,
un in shtib is heys,
un der rebe lernt kleyne kinderlakh
dem Alef-beyz.
Zet she kinderlakh,
gedenkt zhe tayre, vos ir lernt do,
zogt zhe nokh a mol, un take nokh a mol:
komets-Alef - O!
Lernt kinderlakh, lernt mit froyde,
lernt dem alef-beyz.
Gliklekh is der yid, vos kent die toyre
un dos Alef-beyz.

Dans le poêle le feu brûle,
Et il fait chaud dans la pièce,
Et le Rabbin apprend aux petits enfants
L'alphabet.
Regardez bien les enfants
Souvenez vous, mes chéris, de ce que vous apprenez.
Dites le encore une fois, et vraiment une fois encore:
Komets-Alef - O
Apprenez mes enfants, apprenez dans la joie,
Apprenez l'alphabet.
Heureux est le Juif, qui connait la Torah
Et l'alphabet.

2 commentaires:

  1. ---oops, transcrites, pas transcrits ! Disparition de la lettre E : il y a eu un précédent, il me semble, mais cela ne m'excuse pas pour autant.

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  2. Merci, Cathie, de nous rafraîchir la mémoire. Bien sûr que je connaissais cette belle berceuse yiddish. Nous Séfarades avons toujours eu beaucoup d'admiration et aussi de compassion pour les ashkénazes. J'ai moi-même commis un petit récit ("Sroulik", publié chez Nadeau) plein de proverbes et expressions yiddish (pompées, car non apprises, certes), qui est un hommage bien sûr à tous les Moishelé et les Rouchele. Guit Chabbès, Albert

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