En vol

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vendredi 5 juillet 2013

PAS À PAS AVEC PATIENCE ET AMOUR.




Pour des raisons indépendantes de ma volonté, comme on le dit, je suis amenée à passer du temps en milieu hospitalier en ce moment, et à attendre, dedans ou dehors, la personne que j’y ai accompagnée. L’attente est parfois longue.
Or, au fil des années, j'ai appris quelque chose que je ne pensais jamais maîtriser quand j'étais moins ...vieille : la patience. 

Est-ce que c’est un truc de vieux, la patience ? Je ne sais pas, mais toujours est-il que, maintenant, lorsque l’attente s’étire, longue comme un chewing-gum qui a perdu son goût, au lieu de m’énerver, de pester, de regarder ma montre toutes les cinq minutes (comme si elle ordonnait la vitesse du temps qui passe !), au lieu de marcher en long et en large, et de grincer des dents, eh bien, je regarde ce qui m’entoure.
Cet après-midi là, dans le petit jardin de l’hôpital, je me suis assise sous une tonnelle que j’avais déjà repérée une fois précédente, en me disant qu’il faut bien peu de choses pour rendre quatre bouts de bois attrayants. 

Par exemple, il suffit de mettre à leur base un pied de jasmin odoriférant, ou une bignone orangée - et ces plantes l’encercleront.  De les laisser courir sur d’autres morceaux de bois afin qu’elles forment un toit, fabricant ainsi une espèce de cabane ajourée, parfumée, sous laquelle on pourra s’abriter. Y placer un petit banc. Le résultat : Une pergola, faite de bric et de broc, simplissime, mais apaisante aux familles en visite, autant qu’aux résidents.

Devant cet enclos ombragé, si agréable, un morceau de pelouse, parsemé de plots de bois, qui font comme un petit chemin - une sorte de jeu d’enfant, une marelle ?


Assise sur le banc, j’ai envie de lire, car un livre en cours de lecture ne me quitte jamais.
Le calme est doux. Peu de bruit, peu de mouvement, sauf celui de la brise qui fait vibrer les feuilles.  

Mais voilà que le lieu prend vie.
Les plots plantés dans le sol, que je pensais être des pas de nains à l’usage des enfants, s’avèrent avoir une toute autre utilité.

Arrive une vieille dame, menue, ridée, de blanc vêtue, car elle n’a pour toute tenue que celle fournie par l’hôpital. Une sorte de longue blouse fermée par des lacets et une ceinture de tissu - peu seyante, c’est le moins que l’on puisse dire. Aux pieds, elle porte des mocassins de cuir noir, sans chaussettes. Ses jambes sont très maigres, et parsemées de veines bleues, qui se détachent sur sa peau parcheminée. Elle a sur le visage l’air concentré d’une gamine à qui l’on fait faire ses devoirs. Et beaucoup de dignité dans le regard.

Celui qui l’accompagne porte également du blanc, un informe uniforme de soignant. Il est jeune, et barbu. Sérieux, mais pas grave. Attentif serait le mot.
Il tient la vieille dame par la main, et je comprends soudain à quoi sert ce chemin de rondins : C’est un chemin pour la dame ! La voilà en effet qui pose le pied sur le premier rond de bois, et, guidée de la voix, tenue par la main sûre du jeune homme, elle avance, un pied après l’autre, enjambant le petit espace qui sépare deux plots. C’est tout un équilibre, toute une coordination qui se mettent en place. 

Et le kiné, patient, gentil – attentif - la soutient, l’encourage. Après le premier chemin, le second, plus ardu car un peu surélevé – un pied, l’autre, un léger déséquilibre – pas à pas, il la retient, la rassure, la remet sur le droit chemin. 

Quand, au bout d'un bon quart d'heure, elle en a assez, ayant bien progressé, il l’aide à remettre pied à terre, et l’emmène s'asseoir sur un autre banc un peu plus loin ; ensuite il lui suggère de rentrer, de faire un autre exercice à l’intérieur, avant d’aller se reposer. Elle le regarde, hoche la tête (qu’elle ne semble nullement avoir perdue !),  et lui sourit.

C’est un spectacle précieux, que de voir cette confiance entre le soignant et la soignée ; cette rééducation patiente se passer ainsi, avec tranquillité et sérénité. Je me dis : ce jeune kiné, quelle gentillesse, quelle conscience professionnelle, quelle compétence il manifeste ! Pareil que le mien, qui a si souvent soulagé mes bobos !

Et puis, une petite voix me chuchote que j’ai beaucoup de chance d’être sur ce banc, en bonne santé, même si je dois attendre, longtemps, que ce quelqu’un, qui m'est si cher,  en ait fini de ses soins.

Je pensais, il y a peu, qu'à l’instar des animaux des Contes du chat perché, j’aimerais avoir le don de prendre sur moi la souffrance de l’autre, et de l'en soulager. 
Mais, au fond, il vaut mieux que je garde ma force intacte pour la lui transmettre. D’avoir vu cette scène, cet après-midi-là, m’a redonné une belle énergie pour le restant de la semaine. 
Ma gratitude d'aujourd'hui va donc à ces deux inconnus, qui ne sauront jamais à quel point mon attente, grâce à eux, a été source de plénitude.

Puissiez-vous, amis patients et moins patients,  recevoir cette même énergie, par la grâce de ce billet.  
Comme on le dit en anglais : « Stop and smell the roses ! »vous aussi !





7 commentaires:

  1. Oui, Cathy, par ce très joli petit récit, tu réussis à donner de l'énergie, à communiquer l'envie de bien regarder autour de soi et d'aider les autres dans toute la mesure de 'son' possible.
    Je t'adresse toute ma gratitude pour ce moment passé à lire cette petite histoire, qui incite à la sérénité, à la paix, et, bien sûr, à la patience !

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  2. Oui oui!!! cathy, tu as tout compris, et, ce beau jardin de la patience est un merveilleux jardin qui s'épanouit avec le temps qui passe.
    Je t'embrasse

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  3. Excellent comme d'habitude .... et à méditer

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  4. Tant pis d'avoir à passer du temps à l'hôpital, Catherine.

    Meilleurs vœux !

    Joseph

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  5. Vous avez été très nombreux à réagir à ce billet, merci de votre soutien, et de comprendre aussi bien mes coups de coeur !

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  6. Merci pour ce très joli texte-leçon de vie.

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  7. Les plots de l'hôpital entrent pour moi en résonance avec ces jardins taoïstes japonais (je t'envoie la photo sur ta boite e mail) qui m'ont toujours fascinée. J'en ai visité plusieurs, c'était à Kyoto, et j'avais ressenti cette même sérénité qui émane de ton petit billet, au-delà de l'angoisse. "Sérénité crispée" écrivait Char. Spiritualité gagnée de haute lutte. De plot en plot, de porte en porte, on s'affranchit de ce qui nous pèse pour atteindre cette paix intérieure qui n'est pas repli sur soi mais ouverture au monde. J'aime cette façon que tu as de te laisser absorber, au coeur de la tourmente, par le monde qui t'entoure pour y puiser ta force et ton humilité. Et quel amour pour les gens "de peu"!
    Merci.

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