En deuil

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samedi 17 août 2013

UN ENTRETIEN AVEC SÉBASTIEN CAGNOLI, TRADUCTEUR







Tout d’abord, voici une courte note biographique afin de présenter mon invité :

Né à Nice en 1976, Sébastien Cagnoli est ingénieur de formation (diplômé de l’École Centrale) et traducteur de l’anglais (poèmes de A.E. Housman, théâtre de Philip Ridley) et de langues finno-ougriennes. Du finnois, il a traduit notamment de la poésie (Uuno Kailas, Caj Westerberg) et des romans (Daniel Katz, Sofi Oksanen, Mikko Rimminen, Katja Kettu). Il effectue des recherches universitaires sur le théâtre en langue komie. 


Alors, voilà, je ne vais pas faire semblant, et le vouvoyer, je le connais depuis trop longtemps pour ça, et inversement !  Mais je vais le titiller et tenter de lui tirer le maximum d’information en un minimum de temps, car il est très occupé – vous allez comprendre pourquoi.


   Sébastien, cela me fait vraiment plaisir que tu acceptes de répondre à mes questions pour Gratitude. Je sais que tu es tombé très jeune dans la marmite des langues, mais qu’est ce qui t’a séduit dans le travail de traduction, pour que tu t’y lances aussi complètement ?

J’ai commencé à traduire de la poésie vers l’âge de douze ans, pour m’amuser et sans très bien savoir pourquoi. Puis j’ai vite été obsédé par le désir de partager : quand j’aime quelque chose, j’ai envie de l’offrir aux autres. Non pas de l’imposer ou de forcer les autres à l’aimer, pas du tout : le mettre à disposition pour que les autres puissent tomber dessus par hasard et s’en emparer si c’est de nature à les intéresser, de la même manière que je suis tombé dessus et que ça m’a plu. En ce sens, le métier du traducteur est similaire à celui du libraire : on partage, on fait passer.

Une des raisons pour lesquelles je fais ce métier, c'est que c'est plus fort que moi, quand j'ouvre un roman (ou une pièce de théâtre, ou un poème) je plonge dans tout un univers vertigineux, et immédiatement le mécanisme de transfert se met en route, exploration du texte, recherches documentaires, écriture, etc., je ne vois plus le temps passer. Du coup, je serais tenté de dire que je ne sais pas combien je passe de temps à traduire ! En réalité, c'est faux : je compte les heures, pour savoir combien de temps j'ai passé sur chaque activité, ce qui permet ensuite d'établir des abaques et de calculer des estimations

Ensuite, dans le processus de traduction proprement dit, il y a en fait deux activités très différentes : l’analyse du texte original, et la synthèse d’un nouveau texte en langue cible. La première consiste à fouiller dans les profondeurs du texte original, plus méticuleusement qu’aucun lecteur ne le ferait, et d’en tirer des choses qui, parfois, ont même pu échapper à l’auteur. Il y a du suspense, toujours de nouvelles interrogations, toujours des surprises. Bref, c’est un travail comparable à celui qu’on fait quand on écrit soi-même une œuvre d’imagination. Sauf qu’au lieu de fouiller dans ma tête, je fouille dans celle de quelqu’un d’autre. Mais le matériau est similaire : l’imagination d’un être humain. C’est donc aussi imprévisible et passionnant. Quant à la deuxième partie du travail, elle relève du plaisir d’écrire et consiste à jouer avec les mots, exactement comme lorsqu’on est auteur.
Bref, un double plaisir : celui d’écrire, et celui d’explorer l’esprit des autres. Et surtout, la joie de retrouver, quelles que soient la langue et la culture dans lesquelles on a grandi et dans lesquelles on vit, les constantes universelles de l’être humain.

 Pourquoi cette passion pour les langues finno-ougriennes, dont il faudrait peut-être que tu nous en dises plus ? Notamment sur les pays où elles sont parlées ?

« Finno- » fait référence à la Finlande et à la Russie d’Europe, et « Ougrie » est un nom historique de la Sibérie occidentale.
La famille « finno-ougrienne » a été définie par les linguistes, qui supposent une origine commune entre des langues parlées aujourd’hui principalement dans les régions suivantes : entre mer Baltique et mer Blanche (en Finlande, en Estonie, autour de Saint-Pétersbourg, en Carélie), dans le nord-est de la Russie d’Europe (Komi) et dans le bassin de la Volga (Mordovie, Oudmourtie, Mari-El…), ainsi qu’en Sibérie occidentale et en Hongrie. De tradition animiste, les peuples concernés ont été convertis au christianisme (catholique ou orthodoxe), pour la plupart, entre le Moyen-Âge et le début du XXe siècle, et partagent la caractéristique historique d’avoir tous été longuement colonisés par de grands empires (germanique, russe…). Leurs langues ont donc été longuement minorées face à l’allemand, au suédois ou au russe. Trois jouissent aujourd'hui d’un statut officiel : le finnois, l’estonien et le hongrois ; la plupart des autres (komi, oudmourte, mari…) ont localement un statut de co-officialité avec le russe.
Sous cette appellation un peu savante, la famille se distingue donc profondément des autres ensembles linguistiques d’Europe comme les fameuses langues « indo-européennes » (latines, germaniques, slaves, celtes, baltes…), « altaïques » (Turquie, Asie centrale…), « sémitiques » (arabe, hébreu…), etc. Autrement dit, tant du point de vue de la grammaire que de celui du vocabulaire, on a affaire à des façons très différentes d’énoncer les idées.

       J’ai cité il y a peu cette phrase de Pierre Leyris, le traducteur de Melville : « Traduire, c’est avoir l’honnêteté de s’en tenir à une imperfection allusive » Quelle est ta définition  à toi d’une traduction satisfaisante ?

Oui, c’est une bonne définition : comme dans de nombreux domaines, si l’on cherche la perfection, le travail n’aboutit jamais, donc on travaille en vain.
Du coup, une traduction satisfaisante, c’est peut-être… plusieurs traductions ? Chaque traducteur prend certains partis, aucun n’a raison, chacun propose quelque chose de pertinent. En additionnant leurs versions, on doit pouvoir résoudre ce que chacune a d’allusif et se faire une nouvelle idée de l’œuvre, plus précise, en relief. L’intérêt, c’est de pouvoir choisir. Mais il n’y a que pour les grands classiques que c’est possible, bien sûr.

  Nous savons que tu as rencontré personnellement Sofi Oksanen, dont tu as traduit trois romans. Elle ne connaît pas le français, je crois. Est-ce un avantage ou un inconvénient  pour le traducteur ?

Sofi comprend le français de mieux en mieux ! Elle l’a étudié à l’école, et elle le pratique à nouveau depuis quelques années, maintenant qu’elle est souvent invitée en France pour présenter ses romans.
Je crois que ce n’est ni un avantage ni un inconvénient, en l’occurrence. Son travail consiste à écrire en finnois, le mien à écrire en français. D’ailleurs, entre nous, on a tendance à parler en anglais, langue tierce qui est sans doute celle dans laquelle elle est le plus habituée à parler de son travail (son agent ne comprend pas le finnois, de même que la plupart des professionnels et des lecteurs qu’elle côtoie dans le monde). Ce qui constitue un avantage, c’est qu’elle soit disponible pour répondre à mes questions – ce qui n’est malheureusement pas le cas lorsqu’on traduit des auteurs anciens…

    Ou des contemporains morts !… 
Quand même, cela doit être une très grande satisfaction que de mettre à la portée des lecteurs français des auteurs dont très peu connaissent la langue. Je pense, par contraste avec les traducteurs de l’anglais. 
Est-ce à dire que tu parles toutes ces langues couramment, avec autant d’aisance que tu les lis ?

Oh que non. Je ne suis à l’aise qu’en anglais, quand il s’agit de parler. J’ai d’ailleurs commencé par traduire spontanément de la littérature britannique, américaine, sud-africaine…
Mais je crois que la satisfaction est grande dès qu’on partage, et c’est le cas aussi quand on traduit de l’anglais. Car peu de lecteurs francophones, en fin de compte, ont à la fois la capacité et la volonté de lire un roman entier en anglais.

      Question pratique : un traducteur peut-il vivre de son travail ? Si oui, à quelles conditions ?

À condition d’accepter de vivre avec des revenus irréguliers, et de vivre à la hauteur desdits revenus. Mais c’est comme ça dans beaucoup de métiers, non ? Un traducteur gagne moins qu’un auteur (à la page), mais il peut produire plus. Et c’est sans doute plus commode quand on traduit des langues dites « rares », justement, où la demande est supérieure à l’offre – contrairement à l’anglais, par exemple.

      Pour finir, je sais que tu as contribué à la traduction de textes du finnois vers le niçois. Peux-tu en rappeler les titres STP ? Est-ce que, par là, tu veux signifier ton soutien aux langues « régionales », et est-ce que c’est parce que tu penses, comme le linguiste Claude Hagège, qu’elles sont menacées par une langue plus… dominante dans le monde ?

Quora despareissèron lu colombs, de Sofi Oksanen, en collaboration avec Miquèl de Carabatta, paru en avril 2013 à l’IEO. En occitan niçois, donc. La version française a paru peu après, sous le titre Quand les colombes disparurent (Stock, mai 2013).
En ce qui concerne les « langues menacées » face aux « langues dominantes »… Tout d’abord, je ne me soucie guère des « menaces » qui pèsent sur les petites créatures que nous sommes. Aucune espèce ni langue n’est vouée à être éternelle : tout évolue, tout se transforme. Donc je n’ai aucun scrupule à ce que telle ou telle langue, ou l’espèce humaine tout entière, s’éteigne demain. Je m’intéresse à ce que les langues sont maintenant, et je cherche à en tirer tout ce que, aujourd’hui, chacune peut apporter au monde entier. Demain, il y aura une autre configuration, dont d’autres personnes pourront tirer d’autres enseignement et bénéfices. Quant aux rapports dominant/dominé, ils sont de nature politique, et ils évoluent aussi. Pour ma part, je considère que tous les idiomes (et tous les êtres humains) sont de même valeur, c’est-à-dire qu’ils présentent le même intérêt à mes yeux. Donc « régionale » ou je ne sais quoi, peu importe, une langue est une langue, un outil dont des gens se servent pour se raconter des histoires, qu’ils soient deux ou qu’ils soient des centaines de millions. Je constate que le multilinguisme va de soi un peu partout dans le monde (à part dans quelques rares pays comme la France) ; non seulement il ne nuit pas à l’identité propre des langues (au contraire), mais il assure aussi dès l’enfance une souplesse intellectuelle qui est ensuite bénéfique dans tous les domaines.
Enfin, entre une langue de grande diffusion et une langue méconnue, j’ai plutôt tendance à me pencher sur la méconnue, non pas par snobisme ni par goût du bizarre, mais tout simplement pour la connaître et la faire connaître, justement. Parce que la première est déjà portée par un grand nombre de locuteurs, qui ont généralement des liens bien établis avec le monde ; tandis que la seconde manque sans doute de moyens pour retentir jusqu’à nos oreilles. S’il y a un effort à fournir, c’est donc plutôt de ce côté-là, pour aller chercher ce qui est caché – et pour le partager.

Le goût du partage, voilà ce qu’ont en commun les auteurs et les traducteurs. Merci Sébastien d’avoir su nous éclairer sur cette mécanique magique, et finalement, pas si brièvement que ça !
Ayant mis le nez dans la traduction moi-même, ce que tu nous as dit me parle, et je retiens notamment le terme de version. Un choix difficile est à faire, sans arrêt. On s’arrête un jour à une version… car il faut bien rendre sa copie à un moment donné !

La tienne est donc à découvrir dans les ouvrages suivants, que j’engage vivement les lecteurs de GRATITUDE à lire, et en particulier PURGE, de Sofi Oksanen. 


Pour le reste, VOIR ICI. 


Ou bien ici :
Du finnois :
Uuno KAILAS, La poussière d’or sous nos pas. Poèmes et textes choisis, traduits et présentés. Riveneuve, 2006, 17 € (ISBN 978-2-914214-08-7).
Daniel KATZ, La mort d’Orvar Klein. Roman. Gaïa, 2007, 22 € (ISBN 2-84720-096-6).
Daniel KATZ, L’amour du lion berbère et autres récits. Roman-nouvelles. Gaïa, 2011, 21,30 € (ISBN 978-2-84720-191-8).
Sofi OKSANEN, Les vaches de Staline. Roman. Stock, 2011, 22,50 € (ISBN 978-2-234-06947-3) ; Livre de Poche, 2013, 7,90 € (ISBN 978-2-253-16736-5).
Sofi OKSANEN, Purge. Roman. Stock, 2010, 21,50 € (ISBN 978-2-234-06240-5) ; Audiolib, 2011, 23,30 € (ISBN 978-2-35641-266-9) ; Livre de Poche, 7,60 € (ISBN 978-2-253-16189-9).
Sofi OKSANEN, Quora despareissèron lu colombs. Roman traduit en niçois (occitan), en collaboration avec Miquèl de Carabatta. IEO-CREO PACA, 2013, 17 € (ISBN 978-2-9530712-4-5).
Sofi OKSANEN, Quand les colombes disparurent. Roman. Stock, 2013, 21,50 € (ISBN 978-2-234-07410-1).
Mikko RIMMINEN, Sondage au pif. Roman. Actes Sud, 2013, 22,80 € (ISBN 978-2-330-01420-9).
Deux portfolios du photographe Pentti SAMMALLAHTI accompagnés de poèmes originaux de Caj WESTERBERG : Les oiseaux, Opus, 2006 (ISSN 0789-7472 n° 46) et Chambres, Opus, 2009 (ISBN 978-952-92-5456-9).
Textes de Kari HOTAKAINEN, Tytti HEIKKINEN, Joni PYYSALO, et Henriikka TAVI dans le dossier « Littérature contemporaine de Finlande » (préparé par Harri Veivo), revue Siècle 21, n° 22, mai 2013, 17 € (ISBN 978-2-35707-040-0).

D’autres langues finno-ougriennes :
Kört Aïka et autres légendes komies, poèmes épiques de Mikhaïl LEBEDEV et de Vassili LYTKINE ; choisis, traduits du komi et présentés. ADÉFO, 2010, 15 € (ISBN 978-2-9538277-1-2).
Nikolai ABRAMOV, Les chants des forêts. Poèmes choisis, traduits du vepse et présentés. ADÉFO, 2011, 10 € (ISBN 978-2-9538277-3-6).

De l’anglais :
Philip RIDLEY, Vincent River. Théâtre. L’Amandier, 2006, 12 € (ISBN 2-915695-62-8).







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1 commentaire:

  1. Interview d'un intérêt extraordinaire. Questions pertinentes et réponses personnelles très convaincantes. J'adore.

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