En vol

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samedi 10 août 2013

UNE ENTREVUE AVEC LE PROFESSEUR ALBERT BENSOUSSAN




On ne devrait pas avoir à présenter Albert Bensoussan, auteur prolifique, et traducteur (souvent avec mon amie Anne-Marie Casès, à qui je dois de l'avoir rencontré) du Prix Nobel de Littérature 2010, Mario Vargas Llosa.


Il est l’auteur de nombreux livres, et en particulier de L’IMMÉMORIEUSE, dont j’ai rendu compte ICI lors de sa sortie.



Il me fait l’honneur de sa présence sur GRATITUDE, dont il orne régulièrement la partie commentaires de sa patte, en prouvant avec assiduité qu’il n’est pas un robot.
Grand amateur de borscht, il m’a également fait le délicieux cadeau de la préface des RECETTES À LA VIE, À L’AMOUR, que l'on peut découvrir sur ce site. 

Mais je m’égare, car je l’ai invité aujourd’hui à répondre à quelques questions sur la traduction. Les voici, et ses réponses, en exclusivité :


Cher Albert, la passion des mots vous habite, je le sais, alors est-ce que le goût de la traduction vous est venu parce que  vous écriviez vous-même, ou bien est-ce l’inverse qui s’est produit ?

En 1965, j’ai publié conjointement ma première fiction, « Les Bagnoulis » (Mercure de France) – directement rapportée du Djebel avec mes adieux à ma terre natale - et ma première traduction, « Franco, histoire d’un messianisme » (François Maspero). La première obéissait à la nécessité vitale de dire quelque chose avant de quitter l’Algérie pour  toujours ; la seconde était une commande mais aussi, malgré cela, façon de manifester à mon épouse, réfugiée de la guerre d’Espagne, mon amour. Depuis, mes deux fers aux pieds, je vais l’amble, sans trop savoir distinguer entre ma main droite et ma main gauche. Curieusement, mon prochain récit, Guildo Blues (Apogée, 2013), a le même nombre de pages (mais il y a bien d’autres parentés) que ma dernière traduction, Monastère, du Guatémaltèque Eduardo Halfon (La table ronde, 2014). À vrai dire, comme le personnage du scribouillard cher à Vargas Llosa, je finis par confondre mes voix.

Les traducteurs de l’anglais ont affaire à de nombreuses variantes de la langue, selon le pays dont l’auteur est originaire. Cela est vrai également pour l’espagnol. Qu’est-ce que cela implique pour le traducteur ?

Les éditeurs ont inventé de dire, un jour, « traduit de l’espagnol » en indiquant entre parenthèses, dès lors qu’on n’était plus en Espagne, le pays d’Amérique latine d’où venait l’auteur. Mais aussi d’aucuns pensaient qu’il était plus astucieux, sinon juste, de confondre langue et pays. Ainsi ai-je traduit, non seulement de l’espagnol, mais aussi du péruvien, du colombien, du chilien, du cubain, de l’argentin, de l’uruguayen, du mexicain…, ce qui était un peu absurde dans la formulation, et quelques auteurs de là-bas s’en sont émus ou gaussés. Mais en fait, c’est toujours la même langue, avec, bien naturellement, un vocabulaire local, spécifique, et aussi un maniement quelque peu déphasé de la syntaxe. Le tout est de s’informer et de se méfier des fluctuations  sémantiques de certains mots qui ont franchi l’océan. Ma méthode, longtemps – et peut-être toujours – a été de m’identifier à l’auteur, en vivant avec lui, en mangeant avec lui, en enfilant ses chaussettes !

Vous traduisez souvent en binôme. Quels sont les avantages de ce travail ? Ou ses inconvénients ? Et je poserai la même question à Anne-Marie Casès !

Je suis plutôt du genre loup solitaire, alors je préfère laisser Anne-Marie répondre. (Je dirais néanmoins qu’en traduisant à deux, on a une impression – fallacieuse - de facilité : le trapéziste se dit qu’on a mis un filet – et c’est pourquoi il loupera plus facilement son saut périlleux que s’il sait qu’il n’y pas de filet au-dessous.)

J’ai cité, il y a peu, cette phrase de Pierre Leyris, le traducteur de Melville : « Traduire, c’est avoir l’honnêteté de s’en tenir à une imperfection allusive » Je pose la question à nouveau : Quelle est votre définition  à vous d’une traduction satisfaisante ?

Je me retrancherai derrière la définition lumineuse que donne Umberto Eco de l’acte de traduire : « Dire quasi la stessa cosa ». On traduit toujours un peu à côté de la plaque, on ne dit pas pareil, on exprime presque. C’est d’ailleurs pourquoi une traduction n’est jamais définitive, elle reste indéfiniment amendable. Et si elle apparaît comme parfaite, c’est alors que le traducteur a supplanté l’auteur pour créer son propre texte, où il s’est versé tout entier (comme Baudelaire traducteur de Poe, ou Yourcenar reproduisant le vagues de Woolf). Traîtres souverains. Ma première grande traduction (Trois tristes tigres, 1970) a été aussi ma première trahison – mais j’ai « trahi » Cabrera Infante parce qu’il m’y a incité ; après quoi, sentant que son texte était vraiment devenu mon texte, il a recommandé de faire suivre sur la page de garde le nom du traducteur de la mention « avec la collaboration de l’auteur », afin de bien souligner son droit – légitime – de paternité. Et j’ai quelquefois dit à Manuel Puig que son œuvre en français avait été portée par deux ventres : en somme deux œufs jumeaux, mais assurément hétérozygotes (lui seul était homo). 

Quel est le moment le plus difficile, pour un traducteur ?  Le plus passionnant ? 

   Certes, quand il se bat avec la phrase, avec les mots, hésite entre plusieurs, et quelquefois choisit, subjectivement, le pire (aux yeux des correcteurs d’édition). Mais le jeu vaut toujours la chandelle. Même si  le traducteur sait qu’il sera jugé, et peut-être condamné. Mais lui seul connaît le prix du plaisir, celui de créer un texte, qui n’est pas tout à fait le sien, mais qui sort quand même de sa tête ou de ses tripes.

 Je sais que des liens se sont créés entre Mario Vargas Llosa et ses traducteurs. Est-ce que le fait de le connaître personnellement modifie quelque chose à l’acte de traduction ?

Longtemps je me suis identifié à Mario, que je traduis depuis 1972. La France est le seul pays, m’a-t-il dit, où il ait eu le même traducteur pendant quatre décennies.  Et je croyais, naïvement et peut-être vaniteusement, que j’étais lui, s’il n’était moi. Mario avait même pu déclarer une fois, avec beaucoup d’humour (ou de coquetterie) : c’est Albert qui écrit mes romans et moi je les traduis ensuite en espagnol. Il m’adoubait ainsi dans ma traîtrise à son égard, puisque j’étais son autre et en même temps tout autre. Je dirais qu’il a commencé à m’échapper quand je me suis mis à le traduire à deux voix. Mais peut-être est-ce aussi que chacun s’éloignait sur le rivage du grand âge. Ou c’est peut-être que les histoires d’amour ne peuvent se partager ni durer toujours. J’ai plutôt tendance, désormais, à m’abriter sous ma tente d’écrivain ambulant. Ou de naviguer en solitaire.

Pour finir, une ou deux questions impossibles ! Quelle est la liste des 3 romans que vous avez traduits qui ont votre préférence, et pourquoi ? Et quelles sont les 3 œuvres de vous-même qui vous sont les plus chères ?  

J’ai adoré traduire – au prix de quelque souffrance – Trois tristes tigres, de Guillermo Cabrera Infante (Cuba), Le baiser de la femme-araignée, de Manuel Puig (Argentine) et La tante Julia et le scribouillard, de Mario Vargas Llosa (Pérou). Trois mondes différents, trois défis à la langue. Et si je veux sauver quelque chose de ce que j’ai écrit pour moi – pour moi seul -, je retiens alors les trois derniers : Faille, L’immémorieuse, Guildo Blues. Avec un programme commun entre mes deux manières d’écriture, et c’est que j’écris pour me sauver. –Tout en sachant bien qu’en définitive personne ne se sauve.


Merci beaucoup, cher Albert, d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.
Je souhaite à présent de très belles découvertes aux fidèles de GRATITUDE. 
(Dont celle-ci, une autre entrevue, très intéressante, sur ce site.) 

Vous voulez en savoir encore plus : Une partie de la bibliographie d’Albert Bensoussan est disponible ici.
et ici.







2 commentaires:

  1. Très intéressant. Je retiens:
    'le trapéziste se dit qu’on a mis un filet – et c’est pourquoi il loupera plus facilement son saut périlleux que s’il sait qu’il n’y pas de filet au-dessous.' J'ai ressenti cette impression en musique aussi.

    et puis:
    'Mais lui seul connaît le prix du plaisir, celui de créer un texte, qui n’est pas tout à fait le sien, mais qui sort quand même de sa tête ou de ses tripes.' là aussi on peut faire un parallèle avec la musique quand par exemple on interprète une chanson écrite par (une) autre, c'est ce type de plaisir que l'on ressent.
    MB

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  2. Une fois de plus, très intéressant ...! Maintenant, je sais comment il faut la faire!

    Les pièges de la langue anglaise sont nombreux, particulièrement la traduction. Certains d'entre nous sont tombés dans ces pièges de nombreuses fois!

    Par exemple, comment traduire « quinze jours » en anglais ? En anglais, ils continuent d'utiliser le terme employé depuis l'époque de Shakespeare, "fourteen nights", que l'on que l'on écrit comme "fortnight".

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