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jeudi 5 décembre 2013

BERNARD PIVOT, GRATTEUR DE TÊTE & DONNEUR D’ENVIES






Décidément, la saison au TNN est bien partie ! Après Michel Boujenah le mois dernier, voilà que Bernard Pivot s’y est mis pour nous réjouir le cœur et les oreilles.
  
Comme si cela ne me suffisait pas d’avoir, gravées dans ma mémoire, les émissions d’Apostrophes, de Bouillon de culture, et sa présence stimulante de chaque vendredi – il a fallu, en plus, que je lise ses écrits. Même pas contrainte et forcée, je les ai achetés.  Et je m’en suis régalée.

Donc, en préparant en juin ma commande de spectacles, j’ai sélectionné Souvenirs d’un gratteur de tête.

Bien m’en a pris. Ce spectacle est un bonheur pour la tête grattée, les oreilles chatouillées, et même, j'en suis sûre, pour l'âme ainsi titillée !

Pas de rideau, dans cette petite salle Michel Simon, si conviviale. Bernard Pivot entre en scène, presque en catimini (un mot qui m’est cher), et c’est comme si nous nous connaissions depuis toujours. Pour nous, spectateurs conquis d’avance, c’est le cas, mais l’homme nous donne l’impression que la réciproque est vraie, tant sa présence discrète est criante de naturel. 

Et puis, il se met à lire - d’un lutrin à un fauteuil, entre deux lieux, entre deux textes, ou trois – évoquant des mémoires, des souvenirs, des images, des sensations. On ne peut que les ressentir en sympathie, mais surtout en jouissant de son plaisir à jouer avec les mots. (1) 

Quelle belle langue il nous fait entendre ! Quel frisson nous saisit, à l'ouïr manier avec autant de simplicité un imparfait du subjonctif ! Quelle extase à reconnaître un mot rare, comme le beaujolais « caquillon » - dont l’étymologie n’a pas de secret pour moi, puisqu’il vient de « caque » qui signifie tonneau. (Histoire à suivre, chers lecteurs). 
Quelle envie pressante nous saisit, de vérifier le sens d’un terme moins connu, tiré d’une dictée aussi fantôme (2) que le train de son adolescence : ers. Ça vous parle ? 

 Bernard Pivot ne se contente pas, en cette heure et demie de nous faire voyager dans son temps et dans son espace. Il nous donne, lui aussi, à coups de mots, une magnifique leçon d’optimisme et de jeunesse. Vieillir ? Lui ? Jamais ! Il peut bien pester après ceux (et surtout celles) dans le regard desquels il devine qu’ils perçoivent le passage du temps sur son visage – nous comprenons, en l’écoutant, que seuls vieillissent ceux qui s’obstinent à conter (compter ?) leurs bobos ; à renoncer à leurs projets ; à se coucher avant même que la grippe arrive ; à parler de leur appartement « de fin de vie » ; à broyer du noir sous un ciel rose ; à dire « à mon âge » sans qu’on leur en demande le moindre compte ; à se voir morts-vivants. Non, ce n’est pas ce que Bernard Pivot souhaite, ni pour lui, ni pour nous. (3)

À l’entendre, comme à le lire, on devine qu’à force de côtoyer les plus grands des écrivains, il a affuté sa propre plume. Nul doute qu’à fréquenter son optimisme, on l’attrapera, comme une belle maladie d’amour – le temps d’une soirée, voire plus, si affinités.

Bernard Pivot termine cette représentation sur une ribambelle de mercis (4) – là, je me suis dit que, même si l’accord des participes passés des verbes pronominaux me reste très indigeste, son évocation de la chose a divinement illustré le choix du nom de ce petit blog. (5) 
Totale GRATITUDE, Monsieur Pivot !

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Quelques citations tirées de : LES MOTS DE MA VIE (Albin Michel - 2011) 


  1. « J’ai découvert très tôt que, sur la langue ou sous la plume, les mots n’arrivent pas à la même vitesse. Certains bondissent comme des lutins, des diables, d’autres se traînent comme des clampins. Il y en a qui sont toujours volontaires pour sortir de la bouche, du stylo ou du dictionnaire, il en est d’autres qui se cachent à l’arrière du palais, dans la réserve d’encre ou entre deux substantifs courants ou familiers du dico. »
  
 2. "Étant devenu un fidèle usager du train fantôme, j'avais remarqué la présence, debout sur une plateforme située à l'arrière du chariot, déguisé en gorille, d'un homme dont la tâche consistait à gratter la tête de ses occupants, surtout de l'élément féminin. En même temps qu'il passait ses mains dans la tendre chevelure, il poussait des hurlements à vous glacer les sangs. La jeune fille n'en était que plus terrorisée, ce qui augmentait s'il était possible, le contact de nos corps."

 3. « Lutter contre le vieillissement, c’est dans la mesure du possible, ne renoncer à rien. Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni à la sexualité, ni aux rêves. Rêver, c’est se souvenir, tant qu’à faire, des heures exquises. »

4.  « De tous les mots en cinq lettres qui expriment du sentiment : cœur, amour, aimer, bonté, pitié, etc., merci est le plus fréquemment employé. On dit merci pour un oui. Et même pour un non : non merci. »

5. Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire ? « Ah Pivot ! Expliquez-moi comment on accorde les participes passés des verbes pronominaux, car Moi, tout Dieu que je suis, je n’y ai jamais rien compris. »

 --AU TNN jusqu'au 7 décembre. En signature à la librairie Jean Jaurès, 2, rue Centrale, à Nice, le samedi 7 décembre à partir de 18h30.

1 commentaire:

  1. Incroyable qu'il ait pu porter un tel nom, lui qui fut le pivot des lettres pendant au moins deux décennies. Et cette nostalgie ne nous a pas quittés. Pour cela, quand je peux, je me repasse le concerto de Rachmaninof et laisse défiler les images et les apostrophes... A.B.

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