En vol

En vol

mardi 23 septembre 2014

LEVIATHAN, tout est (presque) dit entre les parenthèses




Les effets d’un film, tout comme ceux d’un livre, dépassent bien souvent les intentions de son réalisateur. Celui-ci a une idée en tête, et des images qui vont avec, et souhaite que les deux s’accordent afin que le public qui les verra comprenne son message intime.
Mais le public est aussi divers que varié, et ce message-là l’atteint parfois d’une manière fort inattendue.
Une fois de plus, c’est par le prisme de ma propre histoire que j’ai vibré en assistant à Nice à l’avant-première nationale de LEVIATHAN, du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev. Ce, dans le cadre du 2ème festival du cinéma russe de Nice.

Ce film est tout le contraire de la philosophie de ce blog. Désespérant. Accusateur. Nihiliste. Désespéré. Tous ces termes pour dire que le constat que Zviaguintsev dresse (avec courage) de la société de son pays est effrayant de noirceur. 

Il est très bien présenté ici, mais j'ajouterai ci-dessous quelques précisions (im)pertinentes :

Le héros, Kolia, (mécanicien de son état) se bat, tel celui de Kafka, contre une administration et une justice toutes puissantes (corrompues et corruptibles) avec l’espoir (vain) de ne pas être exproprié de la maison (bicoque, plutôt) qu’il occupe avec sa jeune épouse et le fils adolescent qu’il a eu d’un précédent mariage. Aidé par un ami, un avocat moscovite, il va un temps (très bref) espérer gagner son affaire. Mais, c’est là compter sans les méthodes brutales du maire du village, et de ses acolytes. Et sans les alea de la vie amoureuse de sa jeune femme qui, l’espace d’un instant, s’imagine une vie meilleure loin de son quotidien d’ouvrière dans une pêcherie. 

L’étau va se refermer sur cette malheureuse famille, sur fond de beuveries, de tirs au fusil, de violence physique et verbale, de misère noire, et d’alliances sacrément hypocrites entre les pouvoirs politiques et religieux. 

Rien ne nous est épargné du contraste entre la vie des pauvres et celle, guère plus attrayante, du maire ou du pope : du mobilier brinquebalant aux véhicules cabossés ; des vêtements informes aux chemins cahoteux… tout est sordide. Seules richesses matérielles visibles : l’universel écran plat, gigantesque, quelques limousines (officielles), et les téléphones portables.

Ah, le téléphone… C’est ce détail visuel-là qui m’a remonté le moral, et permis de ne pas mettre dans le même sac mon rejet de ce que le talentueux réalisateur montrait sur l’écran et sa propre personne ! Je dois l’avouer, la première heure m’a été très éprouvante, et la tentation grande de sortir vite fait, pour me retrouver au bord d’une mer bleue, sur une plage propre vide de carcasse de baleine et de coques rouillées. Quoique… tout le talent d’ Andreï Zviaguintsev consiste (aussi) à rendre esthétiques certains des aspects les plus effrayants de ce décor, dont le rivage. Sa beauté, du reste, est également la raison du combat que poursuit Kolia pour conserver son bout de terrain.
Le scénario de ce film mérite sa récompense cannoise, toutefois c'est le téléphone qui m’a rassérénée.  Je suis restée assise à ma place jusqu’au bout – et j’ai bien fait.

Car, voyez-vous, si je suis ici, à jouir de la vie et, tout compte fait, satisfaite de celle-ci, c’est grâce à mon grand-père, Leib Abraham (né en 1880).

Celui-ci, en effet, eut la bonne idée de se sauver d’une province de l’Empire russe (l’Ukraine) qui de toutes façons ne l’aurait pas laissé étudier (en raison de ce fameux numerus clausus qui limitait fortement l’accès des Juifs à l’université), pour venir faire profiter le monde occidental de son énergie, de son intelligence et de ses compétences. Il y devint  un précurseur en matière de téléphonie.


Certes, en cours de route, et plus tard, il rencontra bien quelques obstacles, notamment entre 1933 et 1945. Mais, mais… il avait fui pour toujours un monde très semblable à celui représenté sur cet écran et, aujourd’hui, quand je vois ce film, moi qui suis un (gros) brin mécréante, j’ai très envie de prier pour lui, et de le remercier de tout mon cœur et de toute mon âme d’avoir voulu faire naître ses enfants (dont ma mère) dans un pays aux mœurs (un temps) plus policées.

Allez, une touche de lucidité pour conclure. Le message de Léviathan est universel, et les faits relatés pourraient aussi bien se dérouler ailleurs dans le monde, en Amérique, par exemple. Rassurant ? 

Quand même, étant moi-même née à Nice, je boirais volontiers avec vous une vodka (ET un verre de vin de Bellet) pour honorer la mémoire de mon grand-père. En remerciant ce réalisateur de tenter, comme tant d’autres avant lui de par le monde, de remuer une sacrée fourmilière, avec un courage et une détermination dignes de celles que manifesta en son temps Leib Abraham, mon très cher et regretté « Papp ».

(Peut-être, toutefois, y aurait-il mis, lui, une touche d’humour ? Celui du désespoir, sans doute...)




N.B. Le film sort en salle en France dès ce mercredi 24 septembre. 

1 commentaire:

  1. Je suis contente d'avoir vu le film avant d'avoir lu ton article sur ton blog car j'aurais peut-être hésité à entrer dans la salle où on le passait. Toutefois, je ne regrette pas de l'avoir vu car, malgré la misère des pauvres, dans leurs 'maisons' délabrées, et la vulgarité des riches corrompus, le réalisateur montre des paysages d'une beauté qui m'a émue, des relations entre les gens (pauvres) qui m'ont profondément touchée par leur simplicité et leur compréhension, leur tolérance. Bien sûr, comme toi, je suis révoltée par les injustices et la cruauté, l'égoïsme de certains, et je suis d'accord pour affirmer que cela ne se limite pas à la Russie... hélas ...
    Bref, c'est un film qui marque, qui a de la force, que l'on n'oublie pas.

    RépondreSupprimer