En vol

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mercredi 5 novembre 2014

BEA GREEN & LE KINDERTRANSPORT


Pour compléter le billet précédent, vous trouverez aujourd’hui quelques phrases confiées par un témoin direct du Kindertransport : BEA GREEN. 
Avec son autorisation, je cite auparavant son cas et ses commentaires, traduits de l'anglais.

Bea Green avait 14 ans lorsqu’en 1939 elle monta à bord d’un train qui l’emmènerait loin de ses parents, mais aussi loin de Munich et de ses dangers. Une photo d’elle existe, conservée par le Jewish Museum de Londres, la montrant, avec une autre plus petite fille, dans le train sur le point de quitter la gare de Munich.


Photo prise sur ce site. Photo de droite : Bea est à droite
  
Le commentaire de Bea :

"J'avais commencé à apprendre l'anglais et j'avais hâte de venir ici. Ce n'est que lorsque le train s'est mis à rouler, que j'ai été saisie d'angoisse à l'idée de ne plus jamais revoir mes parents. Sur cette photo, je suis encore contente. Mais quand on a commencé à s'éloigner j'ai vu ma mère sortir un mouchoir et se cacher derrière mon père, en espérant que je ne le remarquerais pas. C'est alors que la réalité m'a frappée." 

Ce départ était sa dernière chance.

Il faut dire que déjà en mars 1933 elle avait vu son père, un avocat renommé, rentrer, ensanglanté, à la maison. Le tympan explosé, le pantalon curieusement coupé à hauteur des genoux, comme pour le ramener à l’état d’enfant impuissant. Il avait été battu par les SA du coin, pour avoir commis l’erreur d’aller se plaindre qu’un de ses clients avait été maltraité par les autorités. Il avait été forcé de rentrer chez lui à pied, une pancarte autour du cou sur laquelle était inscrits les mots : 
« Je suis juif, mais je n’irai plus jamais me plaindre auprès de la police. »

Les commentaires de Bea :

"J'ai alors pris conscience pour la première fois de ma vie que tout le monde n'était pas gentil."

"Ma mère a dit que c'était là un signe du Tout Puissant pour nous dire qu'il fallait quitter le pays. Mais Papa a dit: ' Je suis allemand, et on ne me chassera pas.' Des années plus tard, mon mari lui a demandé à quoi il pensait en rentrant à pied à la maison. Papa lui a répondu que c'était facile de répondre à cette question. 'À la minute où ils m'ont attaqué, j'ai pensé: je vous survivrai – à vous tous.' Et c'est bien ce qu'il a fait. Il est mort âgé de 96 ans, mais la plupart de ces salauds de merde sont morts de froid dans les neiges de Russie !" 

La famille ne partit pas. Enfin, pas tout de suite. Munich était leur ville, et même s’il leur arrivait de croiser Hitler dans les rues, ils n’allaient pas lui céder le terrain, pas tout de suite…

Le commentaire de Bea :

"On le voyait souvent se balader en ville, ce salaud de merde. Une fois, il est sorti de sa voiture et m'a souri. Bien sûr il ne savait pas que j'étais juive. Pour lui, je n'étais qu'une petite fille ordinaire. Inutile de dire que je ne lui ai pas rendu son sourire."

Après la fatale Nuit de Cristal, la famille comprit que l’heure était venue de fuir pour de bon. Le père de Bea, Michael Siegel, partit quelque temps au Luxembourg, tandis que le reste de la famille se réfugiait auprès de la grand-mère de Bea. Les SS vinrent chercher le père par quatre fois, sans succès.
Finalement, le 27 juin 1939, à minuit, Bea se trouva dans un train en partance pour la Hollande et la sécurité. Et si le train est parti à minuit, c’est parce que les SS ne souhaitaient aucune publicité autour de ce départ… En fait, ils avaient espéré qu’en « lâchant » 600 enfants d’un coup, l’opération serait compromise. Ce ne fut pas le cas.

Le commentaire de Bea :

"Vous savez, c'est difficile de se remettre dans un tel contexte. C'était comme si le sol allait se dérober sous vos pieds. Mais quand cette situation si étrange devient réelle, vous ne pouvez rien faire d'autre que de vous adapter. C'était merveilleux d'arriver en Hollande ; toutes ces plantureuses dames blondes qui venaient nous donner du pain et du jus d'orange... On n'avait jamais rien goûté d'aussi bon. "

Certains enfants réfugiés vécurent douloureusement leur arrivée en Angleterre. Ils furent tout d’abord rassemblés dans une espèce de colonie de vacances (à Davenport Court, près de Lowestoft), avant que des familles ne viennent les « choisir » et les emmener. Les motivations de ces personnes n’étaient pas toujours humanitaires, il y en avait qui acceptaient d’héberger un ou une jeune réfugié (e) avec l’idée qu’il ou elle leur servirait de main d’œuvre à bon marché… 

À noter que le même processus se produisit lors de l’évacuation des enfants anglais loin de Londres, pendant le Blitz : emmenés à la campagne pour leur épargner les bombardements, ils y furent confiés à des familles d’accueil. Les récits des petits évacués en sont identiques. Lisez à ce sujet le beau roman de David Lodge Hors de l'abri (Out of the Shelter), et revoyez le film de John Boorman, Hope and Glory (La guerre à 7 ans).  





Mais dans le cas de Bea, la chance fut de son côté. Accueillie près de Winchester, dans la magnifique maison de campagne d’un colonel anglais, elle y apprit à pêcher à la mouche, à chasser et à dresser des chiens de chasse ! Choyée,  traitée comme un enfant de la famille, elle garde un souvenir ému de cet accueil chaleureux. 

Voilà, en guise de bonus, le détail de ce que Bea Green a eu la gentillesse de me confier : 

 En arrivant en Angleterre, où êtes-vous allée ?


     Je suis allée directement chez Mrs Williams, qui avait donné son accord pour m’héberger. Elle habitait à Brasted Hall, près de Sevenoaks, dans le Kent. C’était en juin 1939. Elle est morte en Janvier 1940, alors j’ai été « récupérée » par son fils aîné, le Colonel Ainslie Williams, et sa femme, Hilda, à Itchen Abbas House, près de Winchester, dans le Hampshire. Pendant l’année scolaire j’étais pensionnaire à l’école « Neyland House High School for Girls » à Sevenoaks, dans le Kent. (nb : les enfants de la classe aisée étaient ainsi souvent envoyés en internat dans de  « bonnes » écoles.)


  Est-ce que vous avez pu avoir des contacts avec d’autres kinder lors de votre séjour dans la famille du Colonel ?


Margot Alsberg était également hébergée par la famille Williams, mais elle s’engagea assez vite dans l’armée. Elle était plus âgée que moi. Il y avait aussi 3 autres kinder, deux filles et un garçon à l’école, ils avaient été accueillis par sa directrice.



    À quel moment avez-vous pu retrouver vos parents ?


Ma mère est venue en Angleterre (nb : du Pérou où elle s’était réfugiée)  en 1948 après un voyage sur un cargo de fortune, pour voir mon frère qui était hospitalisé, il avait attrapé la polio. Il a survécu ! (nb : son frère était venu tout seul quelques mois auparavant, et avait trouvé du travail comme apprenti projectionniste, à Liverpool).
Mon père est venu l’année suivante, juste pour nous rendre visite. Ce n’est que 3 ans après qu’ils se sont retrouvés pour de bon, et qu’ils sont repartis en Allemagne où mon père avait été réintégré au barreau des avocats. 
À la fin de la guerre, j'avais 20 ans, fini mes études, et j'étais déjà mariée. 
Puis en 1952, j’ai quitté mon premier mari et je me suis embarquée sur un cargo qui a mis six semaines à arriver au Pérou, où j'ai trouvé du travail, comme enseignante dans une école juive de Lima. Je suis retournée en Angleterre en 1954. 


    Quand avez-vous obtenu la nationalité britannique ?

   En 1946, quand j’ai épousé Richard Towning Hill, qui était un architecte anglais ; c’est à ce moment-là que je suis devenue britannique, par mariage.  

 Alors, des années après, que dit Bea, en public ? A-t-elle pardonné ?

"Ce n'est pas à moi de pardonner. C'est ce que j'ai dit un jour à un rabbin. Les gens parlent de leur amertume, mais en fait moi, ça me réconforte de les traiter de 'salauds de merde' ! Si, si !"

Et puis, elle a rajouté à mon intention, avec une note d’humour (anglais ?) :

Yes, Britain did allow us 'Kindertransportees' in because, I understand, there was a precedent! English law loves precedents: the year before, Spanish children were allowed to come here for the duration of the Spanish Civil War.
We kids, from Germany, Austria and later Czechoslovakia, were allowed in 'in transit'. Well, I'm still here.

"Oui, la Grande-Bretagne nous a laissé entrer, nous les enfants 'transportés', mais j'ai compris que c'est parce qu'il y avait eu un précédent ! La loi anglaise adore les précédents : L'année d'avant, des enfants espagnols avaient été autorisés à venir pendant le temps que durerait la Guerre d'Espagne.  
Nous autres, enfants d'Allemagne, d'Autriche et, plus tard de Tchécoslovaquie, nous avons été autorisés à venir, mais seulement "en transit".
Eh bien, je suis toujours là !" 

De fait, 6000 enfants restèrent en Grande-Bretagne,  après la guerre. Ils furent nombreux à y faire de bonnes études et à réussir leur vie, contribuant ainsi à son redressement.
Bel exemple de résilience, n’est-ce pas M. Cyrulnik ?

Quelques dernières précisions, pour expliquer que la France n’ait pas manifesté, à ce moment-là le même élan de solidarité envers les persécutés :

En Angleterre, celui-ci a tout de même été initié par les Juifs anglais eux-mêmes. Or, en France, les Juifs implantés depuis longtemps manifestaient une certaine réticence à accueillir de nouveaux venus, parce que ceux-ci risquaient (pensaient-ils) de leur causer du tort, en accentuant l’antisémitisme. Les Juifs français se revendiquaient souvent plus comme français que comme juifs – que l’on se rappelle le cas du Capitaine Dreyfus. Qui plus est, les Juifs allemands étaient assimilés à … des Allemands. Nombre d’entre eux avaient fait la guerre de 14 du mauvais côté (vu par les Français !) et s’en étaient vantés, en arborant leur médailles. Les puissantes associations d’anciens combattants voyaient cela d’un très mauvais œil. Les pacifistes craignaient que tous ces réfugiés n’entraînent la France dans une nouvelle guerre.  Et puis, il faut reconnaître qu’en 1938 la France avait déjà sur son sol  la moitié des émigrés juifs allemands, sans doute autour de 100 000. Pour rappel, la population juive d’Allemagne était de 523 000* en janvier 1933, dont 200 000 étaient déjà partis début 1938.

La Conférence d’Évian, initiée par Roosevelt en 1938, ne déboucha sur pas grand’ chose de concret. Seuls les Américains acceptèrent d’assouplir leurs quotas pour accueillir 30 000 réfugiés de plus. La Hollande et le Danemark se montrèrent proportionnellement les plus hospitaliers.  Pour ce qui est de la Hollande… mauvaise pioche, car 75% de ses Juifs y furent déportés (comparé à 26% en France   – et à 90% en Allemagne et Autriche).

Quoi qu’il en soit, et pour conclure ce billet moins réjouissant que d’autres, rappelons-nous que, si "seulement" 26% des Juifs de France furent déportés, c’est bien grâce à l’aide de la population française, qui a caché, aidé et sauvé ses compatriotes et d’autres, qui s’étaient réfugiés sur son sol. Pas tous, hélas, mais une fois encore honorons la mémoire de ceux qui ont permis la survie de la grande majorité d'entre eux.


Merci également à Christian Ceccarelli, professeur d’histoire en CPGE au Lycée Masséna de Nice, pour sa précieuse contribution sur le sujet.

*    source : United States Holocaust Museum
** Quelques informations supplémentaires sur Bea Green, en anglais, ici
*** Lire les ouvrages de référence à ce sujet, de Catherine Nicault et d'Anne Grynberg


1 commentaire:

  1. Pour mes lecteurs anglophones (et anglophiles) cet extrait d'un article paru dans Tablet Magazine du 4 novembre :
    "Contemporary defenders of FDR’s response to Kristallnacht are correct when they note that Britain and France, unlike Roosevelt, did not recall their ambassadors from Berlin for consultations. But the British government took concrete steps that were much more significant than a symbolic diplomatic consultation. It admitted 10,000 German Jewish refugee children—the famous Kindertransport—and granted haven to 14,000 young German Jewish women by admitting them as cooks and nannies. By contrast, President Roosevelt refused to endorse post-Kristallnacht legislation, the Wagner-Rogers Bill, that would have admitted 20,000 German Jewish children."

    10 000 + 14 000 = 24 000 vies sauvées, dont celles de certains parents que leurs enfants adolescents ont réussi à faire venir en GB. Plus d'autres.

    Lire l'article entier :
    Tablet Magazine

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