En vol

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jeudi 15 septembre 2011

LE BOL DE JOS VAN DE VEN


Il y a bol et bol, c’est sûr.

Bol comme dans coupe - coupe au bol, naturellement.

Bol comme dans : « Pas de bol ».

Bol comme dans : « On va prendre un bol d’air »

Bol comme dans (mon préféré) : « Et quelle est cette délicieuse friandise autour du chile con carne ? » « Ça, ça s’appelle un bol en terre cuite, señor » (Citation approximative d’un dialogue entre Averell Dalton et un Mexicain peut-être basané – non-fans de Lucky Luke et de Marcel Amont : s’abstenir d’essayer de comprendre)

Et aussi :

Bol comme dans : « Il y en a ras-le-bol ! »

Mais surtout, bol comme dans : « Le bol de Jos Van de Ven ».

Un soir mon artiste favori est revenu à la maison avec un paquet sous le bras, bien enveloppé dans du papier kraft.

Avec beaucoup de soin, il en a extrait un objet rectangulaire, qui, une fois déshabillé de ses bulles protectrices s’avéra être un tableau. Une huile sur toile pour être précise.

Ladite huile avait été utilisée pour - soyons logiques - peindre sur une toile un bol, un bol blanc, tout ce qu’il y a de banal, un de ces bols que d’aucunes utilisent au petit déjeuner pour boire leur café au lait, y tremper leurs tartines. (Toutes choses qui me sont totalement étrangères, car le matin je ne bois que du thé, dans des « mugs », et je ne tremperais mes toasts beurrés dans aucun liquide, pas même sous la torture. Question de principe.)

Laissez moi vous le décrire.

Ce bol-là, il se tient tout seul, au milieu de rien, sur un fond d’ocres délicatement dégradées, il a l’air vide, et surtout, il a un gros défaut : il est ébréché. On voit très nettement cette coupure, comme une entaille en V dans le cercle de son bord, et, pire que tout, le petit morceau cassé est posé à côté, comme s’il venait de se détacher de l’objet.

J’avoue avoir été un brin sarcastique ce soir-là, au risque de gâcher le plaisir de celui qui venait d’acquérir ce tableau.

« Quoi ? Tu as acheté un bol, sans me le dire, et un bol cassé en plus ? Et tu trouves ça beau ? »

À vrai dire je jouais les béotiennes et j’en rajoutais avec délectation. Mais une fois passée la surprise, une fois le tableau installé chez nous comme chez lui, entré dans nos murs et même sur notre mur, je suis, moi, rentrée dedans un peu plus chaque jour, si tant est que l’on puisse entrer dans un bol une première fois.

C’est que le peintre en a saisi la cassure avec perfection - ou bien était-ce moi qui avais enfin perçu son sens caché, si évident, si dérangeant et rassurant à la fois ?

Parce que, quoi de plus banal qu’un bol, objet de notre quotidien, réceptacle de nos restes de nourriture, d’un fond de mayonnaise, d’une petite salade-repas, ou de quelques fruits rouges à picorer en passant ?

Si on l’ébrèche, on le jette. Il sera facile à remplacer, pour pas cher.

Le peintre a saisi le moment intermédiaire. Celui qui précède le passage à la poubelle, ou au recyclage. Celui pendant lequel on se demande ce qui a bien se produire pour en arriver à ce petit accident domestique, si on n’en est pas l’auteur.

Il a aussi cerné toute la fragilité de notre environnement quotidien. Une minute le bol est intact, la minute suivante, paf, il est ébréché, pas suffisamment cassé pour qu’on en ramasse les morceaux avec une pelle et une balayette, mais trop abimé pour que l’on prenne le risque d’y porter les lèvres.

L’artiste a immobilisé le temps. Figé notre pensée. Pointé du doigt, grâce à son pinceau, l’imperfection qui le rend unique, intéressant. Si ce bol était resté intact, le peindre n’aurait été qu’un exercice de style, un peu facile. On aurait dit avec un clin d’œil : « Oui, c’est un joli bol, ma grand-mère avait le même !»

Alors que là, on ne peut rien énoncer de semblable. Et ce tableau, dans la perfection de la représentation de son défaut, nous renvoie à notre propre imperfection, notre propre fêlure, et nous la fait accepter.

J’appelle ça du grand art, et je vous garantis que cela n’a rien d’un coup de bol.

Jugez-en vous-même en admirant plus avant le travail étonnant de Jos Van de Ven. Ici.




6 commentaires:

  1. Formidable tableau et magnifique méditation, bravo Cathie

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  2. Merci pour ce beau voyage au coeur du mystère révélé. Le temps est suspendu, retenu par la lumière vibrante d'une fenêtre que l'on devine sur la paroi du bol. Les mots épousent la rondeur et l'aspérité, frôlent les zones d'ombre et de lumière et nous invitent à rêver plus avant...

    J.

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  3. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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  4. Nous amener à une introspection à travers un bol ébréché n'est pas donné à tous!
    Merci pour cette vision poétique pleine d'humour!

    SAR

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  5. N.B. Je ne censure pas - je me contente de supprimer les doublons "postés" par erreur de manipulation.
    Merci à tous de ces commentaires qui me confirment l'importance de ce petit bol !

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  6. Quelle blancheur sans ambiguite, dont l'autorite est niee par l'humilite de l'objet. Blesse mais debout. Mysterieux, ce choix. Et que s'est-il passe? D'ou vient cette cassure? Toute une histoire. Et quel heureux hasard que ce tableau vous ait trouve.
    Suzanne

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