En deuil

En deuil

dimanche 18 mars 2012

LE LANGAGE DE LA PASSION !




Entendu au café du commerce, ou ce qui lui ressemble le plus dans ma vie, à savoir le petit bus que je prends régulièrement, un soir vers 17h 30.
Une lycéenne rentre à la maison. Elle est assise à côté d’une copine, et elles bavardent sans se soucier de qui les entendra. Toutes les deux ont des boucles d’oreille démesurées (que l’on nomme je crois, des créoles), et arborent un décolleté intéressant, qui prouve que leurs poumons sont en très bonne santé.
En revanche, la première souffre atrocement du coeur. Elle s’en ouvre à sa copine.
« Je le kiffe trop, dès que je le vois,  j’ai trop chaud de partout ! Tu sais ce que ça fait quand on a l’impression d’avoir la figure qui crame ? Je veux lui dire des trucs, mais je peux même pas. C’est pire qu’en cours de maths, tu vois ce que je veux dire, je flippe grave ! »

L’autre ne dit rien. Elle acquiesce, tout en tapotant sur son portable.
La première continue son monologue :
« J’ai aucune chance, il les choppe toutes les unes après les autres, et pas que les plus moches, hein ? En plus, il n’est même pas, style, je reste cinq jours avec la même. Non, il les emballe et il les jette. Il a même fait le coup à la meuf du prof’ de salsa. Remarque, je me dis, s’il faut, il est pas comme ça, au fond. Au final, c’est peut-être juste qu’il ose pas dire ce qu’il ressent, tu vois ce que je veux dire. S’il faut, il est juste trop fier. Tu crois que j’ai mes chances, même si je suis plus vieille que lui ? 

Alors, je me suis dit que le monde ne changeait guère. Seul le style est différent, et, qui sait, si en cours de français on recommençait à faire découvrir Racine aux jeunes gens, ils comprendraient peut-être que tout est affaire d’emballage (sic) et que ce qui les rebute tant à la première lecture pourrait bien mettre des mots sur leur détresse, sur leur passion ; leur donner des clefs pour se comprendre, eux et les autres, et, tout simplement, les aider à vivre.

Et à vous, est-ce que ceci vous parle ?

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; 

Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ; 

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; 

Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
(Phèdre, acte I, scène 3)

*****

Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, 

Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ; 

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi, 

Tel qu'on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois.
(Phèdre, acte II, scène 5)


2 commentaires:

  1. Extra !!! la jeunesse est éternelle et ses sentiments également... Langage moins châtié, certes, mais qu'importe ! Le coeur a ses raisons que la raison ne connait point... Blaise Pascal est toujours d'actualité!
    Quelques cours de français bien ciblés devraient réconcilier ces jeunes filles avec les auteurs classiques !

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  2. A condition, bien sûr, que l'on cesse de "saigner" les programmes de français, pour être soit-disant plus en phase
    avec cette jeunesse qu'on a presque rendue aphasique à force
    de "bons" sentiments (égalitaristes, il va de soi)

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