En deuil

En deuil

mercredi 21 mars 2012

WORTH CAMPBELL JR – PASSEUR D’AMITIÉ ET DE TOLÉRANCE


 
Voilà. Encore une semaine endeuillée. J’avais envie de faire un blanc sur ce blog, au regard des tragédies de Montauban et de Toulouse, mais j’ai décidé que les signes de tolérance et d’amitié devaient prévaloir. C’est la raison pour laquelle je vous raconte encore une belle histoire, tressée d’un de ces miracles du « hasard » que j’aime tant. Jugez-en.



 L’échange entre le lycée d’Estienne d’Orves à Nice et Falmouth Academy, sur Cape Cod, Massachusetts, se passe bien. Le pot d’accueil a eu lieu le lundi 12 mars, rassemblant les familles d’accueil françaises et les jeunes Américains, ainsi que leurs professeurs accompagnateurs.
Petits discours, petits canapés (en l’occurrence des parts de pissaladière et de pizza, merci à Monsieur l’Intendant !), et bavardages entre amis.
Soudain, grosse stupeur et grands cris de surprise : mon époux, qui est autant que moi, côté français, à l’origine de cet échange, sinon plus, me présente quelqu’un - dont la fille, Emmy-Lou, fait partie de l’échange - qui venait de le reconnaître.
Ce monsieur fut un de ses élèves - il y a un certain temps, il faut l’avouer. Il a, semble-t-il, gardé un souvenir plus que plaisant de son ancien professeur d’anglais, et me le fait ensuite savoir. Et plus surprenant, sa fille aînée Flora avait déjà fait partie de cette aventure avec Falmouth, sans que je sache rien à l'époque de cette belle histoire partagée, qui remontait aux années de lycée de son papa.
Plus drôle encore : un peu plus tard, je discute avec une jeune Américaine du groupe, Ayla : elle s’avère être la correspondante d’Emmy-Lou. Ses remarques et questions sur HISTOIRES FLOUES, qu’elle étudie en cours de français, m’ont touchée et émue à la fois. Elle me parlait des personnages  comme si elle les connaissait en personne, leur donnant avec enthousiasme toute la vie que j’ai souhaité leur insuffler en les créant.
Elle désire devenir écrivain…

Que dire de plus, sinon que l’âme généreuse de Worth Campbell continue à veiller sur nous, à tisser des liens, créer des amitiés, au-delà et au mépris du temps. Thank you and rest in peace, Worth. We love you.

Ci-dessous un texte qui en dira plus sur l’historique de cet échange.



L’ÉCHANGE FALMOUTH ACADEMY – LYCÉE ESTIENNE D’ORVES :
HISTOIRE D’UNE BELLE ET RICHE AMITIÉ





En 1964, autant dire au siècle dernier, un jeune lycéen passionné de littérature anglo-américaine se rendit par curiosité à l’USO*, avenue Félix Faure, à Nice pour y suivre des cours de conversation en anglais à partir de textes littéraires. L’endroit était un lieu de rencontres et d’échanges culturels. S’y rendaient également les marins et officiers de la 6ème flotte, dont les navires mouillaient à l’époque en baie de Villefranche. Ils souhaitaient rencontrer des Français, afin de nouer des liens avec la population locale.

Le maître de cérémonie de ces séances avait un charisme tout particulier, et notre jeune homme assista y régulièrement, tous les samedis.
Le maître en question se nommait Worthington Campbell, et il avait été « chaplain », c’est-à dire aumônier de la marine américaine pendant ses jeunes années. Depuis, il était devenu pasteur de l’église épiscopalienne en terre étrangère, et son poste dans les années soixante se trouvait précisément être à Nice, où il résidait avec son épouse, Dorothy.
Comme chacun le sait, les pasteurs protestants ne sont pas voués au célibat, et donc le couple Campbell s’activait socialement à créer des liens entre leur communauté et les Niçois. Leur résidence était l’église américaine, qui se trouvait alors Bd Victor Hugo.

Worth, que tous appelaient aussi Father Campbell, était un homme exceptionnel, de bonté, de générosité et de sensibilité. Il comprit vite que le jeune homme qui venait avec autant d’assiduité assister à ses cours de littérature américaine était certes doué, mais aussi en manque de chaleur familiale.
Il lui ouvrit donc les portes de son amitié, et de sa vie. Et lui fit au passage découvrir tous les auteurs qu’il aimait. Très érudit, car diplômé de la prestigieuse université de Harvard, il avait aussi le don et l’enthousiasme de savoir tout partager, y compris la bonne chère, car il était aussi fin cuisinier.

Leur histoire ne faisait que commencer. Elle dura toute la vie de Worth Campbell, qui après maintes affectations en Europe, retourna vivre à Falmouth, Massachusetts, sur le Cape Cod.

Jacques, le jeune homme dont il est question entreprit ensuite de brillantes études d’anglais à la faculté des Lettres de Nice, où il rencontra Catherine, une jeune étudiante de la même section. Boy meets girl … La suite logique : ils  se marièrent, devinrent professeurs d’anglais tous les deux, et eurent deux enfants. Worth et Dorothy les accueillirent de tout cœur.

En 1978 Catherine fut nommée au Lycée d’Estienne d’Orves (où elle resterait trente années), et son époux au Lycée du Parc Impérial, avant d’être affecté à la Khâgne du Lycée Masséna.
Le couple continua à correspondre avec Worth Campbell. Toute la famille fut naturellement invitée à Falmouth pour y passer des vacances merveilleuses.

À Falmouth, Worth continua lui aussi à enseigner la littérature, et participa avec enthousiasme à la création d’une petite école secondaire, dont il fut un temps proviseur. L’école s’appelait FALMOUTH ACADEMY.

Puis, les hivers de Nouvelle Angleterre n’étant pas les plus cléments du monde, Worth Campbell et sa femme décidèrent d’acheter un appartement à Nice pour leur échapper.  Quelques saisons se passèrent ainsi, les liens tissés devinrent encore plus solides et profonds.

Les hivers passèrent et, un jour d’été, Worth tomba malade. Très inquiets, ses amis sautèrent dans un avion pour aller lui rendre visite à Falmouth pendant les vacances de la Toussaint 2003. C’est à ce moment-là que Worth, déjà très amaigri et affaibli, suggéra une rencontre entre eux et l’équipe de Falmouth Academy, en vue d’un échange entre ses deux villes préférées.
Ce qui avait été vaguement évoqué plusieurs fois auparavant se décida en une demi-heure dans un bureau de l’école, entre Catherine et Deborah Bradley, professeur de français à Falmouth Academy. Les grandes lignes furent tracées. Et tout se matérialisa très vite au retour de Catherine. Le proviseur de l’époque, Pierre Cadis, appuya le projet, et un groupe de 13 élèves partit aux vacances de Pâques 2004, accompagné par Catherine et Michel Borla. Jacques se joignit au groupe comme accompagnateur et chauffeur bénévole.
Worth eut la joie d’accueillir ce groupe chez lui, dans sa belle maison qui surplombait l’océan. On peut dire que son rêve prit corps au moment où sa vie le quittait.

Il mourut en septembre 2004, mais depuis, cet échange n’a cessé de vivre. Une seule fois, dans les années Bush il a capoté – on préfère oublier pourquoi. Catherine, aka Cathie Fidler**, a cessé d’enseigner en 2008, mais depuis ses collègues du Lycée d’Estienne d’Orves (Suzan Delvigne, Sonia Protzenko, Christine Chabas-Reyne) et de Falmouth Academy (Deborah Bradley & Ben Parsons) ont su garder vivante la flamme de cette belle amitié entre les jeunes Niçois et les jeunes de Cape Cod, prolongeant ainsi la mémoire d’un homme exceptionnel qui ne souhaitait qu’une seule chose : que la connaissance de l’autre abolisse les préjugés et contribue à l’amitié entre les peuples.

*United Service Organization
*Un hommage a été rendu à Worth Campbell dans le chapitre intitulé « Une dinde œcuménique » tiré du recueil « RECETTES À LA VIE À L’AMOUR » - éditions Au Pays Rêvé, 2011.

*****

Et pour finir, il y a eu cette rencontre avec les élèves qui ont donc étudié, et de très près, HISTOIRES FLOUES avec leur professeur de français.
Ce fut un beau moment d’échange. Leurs questions ont été pertinentes, intéressantes bien formulées, et leur attention parfaite. Mais le plus beau cadeau a été celui qui m’a été remis par leur professeur, Deborah Bradley, à la fin de cette séance, sous forme d’un dossier contenant des histoires courtes qu’ils et elles ont écrites, en excellent français, et des essais ou mini-dissertations sur des thèmes en rapport avec mon livre. J’avoue que cela m’a fait très drôle, le soir même, de lire que ces jeunes gens avaient su découvrir, et formuler avec autant de délicatesse, mon propos caché. Et de quel talent ils font preuve dans l'écriture d'invention ! MERCI À EUX TOUS.
Je crois qu’il a là de quoi être apaisée, et rassurée : ces jeunes-là ne seront jamais fanatisés. 
Et quel merveilleux hommage pour un auteur que celui venu de jeunes lecteurs, francophones par choix de surcroît. Il va vraiment falloir que je continue à « assurer » !

2 commentaires:

  1. Merci, et encore merci, de ce grand reconfort. Nous nous trouvons à l'un de ces moments où chacun a, plus que jamais, besoin de se remémorer ce qui nous relie tous, êtres humains.

    Tu as su suggérer l'antidote à tant de haine et de souffrance et raviver la flamme, chancelante, de notre foi innée.

    Puisse cette inspiration se répandre partout, nous en avons un si grand besoin.

    PB

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  2. Worth was indeed "a gentleman from sole to crown". I miss him so much. Thank you for paying tribute to such a wonderful man.
    J.

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