Le sous-titre exact de ce livre est « Les
tribulations d’un gastronome chinois en France » - parodiant ainsi le
titre célèbre de Jules Verne – un auteur que Yu Zhou connaît certainement aussi
bien que tous ceux qu’il mentionne dans cet ouvrage documenté et écrit avec un
talent rare ; et aussi très joliment illustré.
Voir ici.
Loin de se limiter à une observation de nos modes
de fonctionnement culinaires et gustatifs, ce jeune intellectuel Chinois
(heureusement rescapé d’un infâme centre de rétention), nous entraîne dans un
voyage fascinant à l’intérieur de sa culture d’origine, qu’il nous fait
découvrir et comprendre grâce à la nourriture, et à ses codes.
Ce thème-là ne pouvait que me toucher. De fait,
j’ai rencontré Yu Zhu à la journée « Cuisine et Littérature en fête » de La Colle sur Loup, et j’ai eu du nez ce jour-là en acquérant son ouvrage,
pas si différent du mien, sur le fond.
En effet, il annonce d’emblée que la cuisine
chinoise se transmet oralement, de génération en génération, sans que des
précisions mathématiques soient données sur les quantités à utiliser – un peu
de ceci, un peu de cela… C’est ainsi que j’ai appris à cuisiner, et c’est ainsi
que nos babouchkas nous parlaient de ce qu’elles concoctaient, au jugé. Ce
n’est que depuis peu que l’on trouve des livres de recettes juives
traditionnelles.
Ensuite, il explique comment, dans la cuisine
chinoise, les ingrédients sont souvent cachés, à l’intérieur de raviolis par
exemple. Ou hachés menu, ou bien coupés en tout petits morceaux. Cela évoque
pour moi la cuisine de la pauvreté et de l’économie domestique, celle que mes
aïeules pratiquaient aussi : le moindre morceau comestible était récupéré,
les cous de poulet farcis, les pattes de canard bouillies, les boyaux et les
carcasses accommodés … la viande mise en boulettes, son volume augmenté grâce à
des produits moins nobles, moins chers. Que l’on se rappelle « Un cheval
et une alouette » !*
Yu Zhu développe les notions de ce qui est caché,
et de ce qui est révélé, et pourquoi il en va ainsi. Il décrit les règles de
politesse attachées au partage de la nourriture, et celles qui régissent
l’organisation des repas familiaux. J’ai sursauté en lisant que lorsqu’un
membre de la famille ne peut être présent à un repas de fête, son
« couvert » reste mis – tout comme l’est celui du prophète Elie, lors
de la Pâque juive !
Derrière chaque plat, un symbole, une valeur, du
sens. Il va de soi que cela me parle, même si, au quotidien, je dois avouer que je ne respecte
guère les lois alimentaires de mes ancêtres. Elles datent pourtant d'environ 1400 ans avant J.C, et sont toujours enseignées - une longévité comparable à celle des baguettes, qui n'ont guère varié non plus depuis 3000 ans. La fourchette, ici, ne fait pas le poids, on en conviendra.
Au fil des pages, notre lettré gourmet explique le
rapport entre la langue (ici l’idiome) et la cuisine. Il nous fait comprendre
comment les termes, et surtout les caractères utilisés pour représenter les
différents ingrédients relèvent de la poésie, et pourquoi ils sont aussi un défi
pour quiconque (dont je suis) s’intéresse aux questions de traduction.
J’ai adoré le chapitre qui traite de la non-saveur,
cet éloge de la fadeur, qui permet d’apprécier à leur juste valeur les nuances
les plus subtiles et les goûts les plus variés, et la manière dont il
l’illustre grâce à des exemples tirés de la peinture ou de la musique occidentales.
J’ai apprécié son explication de la notion du
temps. Que l’on dise en chinois « Mangez lentement » au lieu de se
souhaiter « Bon appétit » me paraît être le comble de la sagesse, et
de la santé. En hébreu, on dit aussi « Le chaïm, À la vie » en trinquant ! (Et en chinois « Qing » qui signifie « Je vous
en prie », lequel a donné notre « tchin
tchin »).
Quant aux expressions qui touchent au riz – à comparer
avec celles qui en français se rapportent au pain -, elles en font plus pour
nous expliquer cette civilisation que des heures de documentaires à la
télé !
Mais au delà de ces allers retours entre Chine et France,
Yu Zhu a écrit là, avec un talent et une érudition remarquables, un ouvrage qui
prouve, une fois de plus, que la gastronomie permet une merveilleuse ouverture
sur l’autre et qu’elle est une manière phénoménale de surmonter les
préjugés, et les réticences. En considérant la profondeur de la culture
littéraire et philosophique de Yu Zhu en ce qui concerne la France, et sa maîtrise de notre langue, je dirais
qu’il a dû goûter un nombre important de nos plats !
Yu Zhu vient de Shanghai. Ceux d’entre vous qui ont
lu La Retricoteuse savent ce qu’il en a été de cette ville pendant la Seconde
Guerre mondiale, et le refuge qu’elle a constitué pour les exilés juifs
allemands et autrichiens entre 1939 et 1945. Ils se rappelleront également la
surprenante et paisible cohabitation entre ceux-ci et les habitants chinois, en
particulier au moment de l’occupation japonaise de la ville.
Donc ce qui me vient à l’esprit en guise de
conclusion, et de remerciements, nonobstant le goût de ce peuple pour le petit
cochon, c’est que les Chinois, au fond, sont des Juifs comme les autres !
La baguette et la fourchette - Yu Zhu. Ed. Fayard, ISBN 978-2-213-66593-1 / 14 €
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Des juifs comme les autres ?? Ah bon... il y aurait donc deux Juifs identiques ? !!
RépondreSupprimerSûrement pas ! C'était juste un petit clin d'oeil au titre du film "L'homme est une femme comme les autres" -- tout ça pour dire que nous sommes bien tous pareils tout en étant si différents les uns des autres !
RépondreSupprimeret voilà : un livre de plus que j'ai envie de lire ! Je vais me le procurer !
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