En vol

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samedi 5 avril 2014

LA LEÇON DE CINÉMA DE CLAUDE LELOUCH







Une fois de plus, nous avons eu à la Cinémathèque de Nice le privilège d’entendre un grand du cinéma nous raconter sa vision de son métier.



C’est toujours un moment exceptionnel, quel que soit l’invité, car face au public, celui-ci y révèle souvent ce qu’il a dans les tripes, bien plus que dans les interviews  bidon que l’on voit à la télé.

Encadré par les journalistes Jean-Jacques Bernard et Jean Ollé-Laprune, et pendant près de trois heures, Claude Lelouch nous a fait cadeau d’une leçon de vie autant que d’un master-class sur le cinéma et ce, avec un enthousiasme et une générosité qui ont scotché à leur fauteuil jusqu’aux moins fanatiques de ses films.

Sans avoir la prétention de savoir rapporter tout ce qu’il a pu dire ce soir-là, il m’en est tout de même resté des morceaux de bravoure, que je vais vous livrer ici, quelque peu bruts, la prise de notes dans le noir n’étant pas un exercice des plus aisés.

Comment est né son amour du cinéma ? Étonnante démonstration.
Claude Lelouch était à Nice avec sa mère en 1941. Recherché par la Gestapo, il a aussi été caché à Vence et à Tourettes-sur-Loup, avant de pouvoir partir en Algérie rejoindre son père.
Claude avait 4 ans quand sa mère afin de bien le cacher, le confiait aux ouvreuses des cinémas, où il restait tous les jours, de 14 heures à 18 heures. Il voyait donc les films en boucle, et de là est née sa fascination pour le cinéma et les acteurs. « Je suis tombé amoureux du cinéma » dit-il – comme on tombe amoureux d’une personne.

C’est quoi la vie ?
C’est le cinéma ! 
Et notez bien que ce n’est pas « du » cinéma !
De fait, Claude Lelouch personnifie le cinéma, qui pour lui, est la vie.
Et la vie elle-même est un acteur fabuleux à inviter dans chacun de ses films, tout comme la caméra. C’est la vie qu’il a essayé de mélanger aux histoires qu’il racontera dans ses films. La vie, et l’amour. L’amour des autres, ses succès, ses ratages. Mais tout est dans cette relation. Il fait « le plein d’amour » auprès des bonnes personnes, et rejette celles qui, au contraire, vont épuiser ce plein.

Comment il a commencé ?
En étant très mauvais élève ! Voilà qui est un sacré pan sur le bec des profs qui cataloguent les jeunes une fois pour toutes à l’âge de 15 ans, voire avant :
En classe, il ne tenait pas en place. Il était nul partout. C’est sûr, il allait rater son bac. Et, la veille de l’examen, il a entendu une conversation entre ses parents, désespérés par son échec à venir. Mais que disait son père ?  
« S’il rate son bac, je lui achèterai une caméra, et il n’aura qu’à se démerder ! »
Que croyez-vous qu’il arriva ?

Ses idoles ?
Les acteurs, les grands acteurs, ceux qui savent amuser les foules, les distraire. Claude Lelouch n’a aucun mépris pour les nanars, les films simples, les comiques qui font rire le public. Au contraire. Combien ne vont à l’école que pour sa cour de récréation ? Pareil pour le cinéma, dont les acteurs font rêver. Il rend hommage à ceux qui sont « 100% » à chaque prise. Les vrais pros, les Michèle Morgan, les Lino Ventura, ou Monty Clift, dont il dit qu’il a été le maître de tous les autres…

Son rapport avec les acteurs ?
Chaque acteur doit être dirigé différemment. L’humeur des comédiens est capitale dans la direction d’acteurs. Il faut s’en servir pour modifier des scènes en fonction de cela. Tout n’est pas écrit, ni programmé, chez lui. Il raconte comment il surprend les acteurs, en leur faisant croire que la caméra ne tourne pas, ou bien il la cache pour que les acteurs ne soient pas impressionnés, et pour aller à la pêche « aux moments de vérité. »
Ils donnent alors le meilleur, sans le savoir, car sans trac. Et c’est dans la boîte.
Ou alors, il ne leur dit rien du script. Exemple, Anouk Aimée, dans UN HOMME ET UNE FEMME, descend du train en pensant qu’elle ne reverra pas Trintignant. Mais oh, surprise, Lelouch le place sur le quai à ce moment-là. La surprise qui se lit dans les yeux d’Anouk Aimée est authentique. Et donc touchante.



Et au fait, les yeux : ce sont nos caméras cachées ! Tout le monde en a une, il suffit de s’en servir. Ce qui fait dire à Claude Lelouch que le cinéma est un art naturel, qui a la vie comme professeur. Il suffit de regarder, la vie est histoire.

Le montage ?
Il y a 4 films dans un film :
Le film dont on rêve, le film qu’on écrit, le film qu’on tourne, et le film qu’on monte.
Le montage est une compression finale, pour aller à l’essentiel. L’histoire doit être cohérente. Même si elle se passe sur 30 ans. Étant son propre caméraman, Claude Lelouch choisit ce qui est intéressant dans tout ce qui a été tourné. Il donne comme exemple À BOUT DE SOUFFLE, qui dans sa première mouture, a fait dire à son public de professionnels qu’il était "très très chiant". Un coup de montage, et quelques jours plus tard, Godard en avait fait un chef d’œuvre.
Conclusion de Claude Lelouch : au montage, il suffit d’enlever tout ce qui est chiant !

La musique ?
Son rôle est essentiel, car elle touche à l’émotionnel et à l’irrationnel, sans cesse en opposition avec le rationnel dans notre tête. La musique fait décoller le film, elle parle à l’inconscient.
Claude Lelouch engage la musique avant le film. La musique en est un directeur et un acteur extraordinaire. 
Exemple amusant : Sur le tournage, il fait entendre la musique pendant que les acteurs jouent. Ils sont pris par son rythme et son souffle, et donnent le meilleur d’eux-mêmes. Et au montage, il enlève cette musique ! 
Mais tout de même, celle-ci... 
on se la garde au coeur, non ? 

Ce qu’il me reste, au-delà de ces considérations passionnantes, c’est la sagesse de cet homme lucide, qui porte sur lui-même un regard sans complaisance et qui, à l’âge de 76 ans continue à être totalement et passionnément vivant, plein de projets et d'enthousiasme. 

Sa prise de risque est souvent physique, comme en témoigne son court métrage/plan-séquence intitulé C’ÉTAIT UN RENDEZ-VOUS, que je vous engage à regarder ici, en vous accrochant bien fort à votre écran pendant 8 minutes. (et regardez ensuite ceci, pour en apprendre les détails).

Mais elle est aussi morale, car il a dû faire face à ses détracteurs pendant de nombreuses années, et continuer, sans relâche dans SA direction, sans se décourager.

Et, pour terminer, quand il nous répète inlassablement de faire le plein d’amour, on a envie de lui planter une grosse bise sur les joues avant de s’en aller, et de le remercier de tout cœur de nous avoir offert ce moment privilégié.

On se retient…  mais pas de lui demander de signer la belle plaquette réalisée par la Cinémathèque de Nice à cette occasion. Parfois, on aime jouer les midinettes.


2 commentaires:

  1. Comme toujours très intéressant.... Merci Cathie
    Bises
    Georgette

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  2. Un autre article intéressant, Catherine. Cinéma - le «septième art», comme on dit en français, est l'un des meilleurs médias pour transmettre des histoires de vie. En même temps, il est aussi l'une des meilleures forms de divertissement.

    Meilleurs vœux,

    Joseph

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