En deuil

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jeudi 31 juillet 2014

LA CLANDESTINE DU VOYAGE DE BOUGAINVILLE : UN COUP DE JEUNE !




Qu’attendons-nous d’un roman ? Que, bien écrit, il nous entraîne à découvrir de nouveaux lieux, d'autres époques, des personnages hors du commun, et pourtant humains, qu’il nous instruise tout en nous distrayant, qu’il nous fasse poser des questions que l’on se dit être essentielles ? Oui, certes, tout cela à la fois. Un roman réussi, c’est une capsule d’émotions et de satisfactions. Mais un roman qui vous donne l'impression de rajeunir à mesure que vous le lisez, ça, c’est plus rare !

Pourtant, en plus de tout le reste, c'est bien ce que j’ai ressenti à la lecture de LA CLANDESTINE DU VOYAGE DE BOUGAINVILLE, de Michèle Kahn.

Il raconte, ainsi que nous en informe la 4ème de couverture*, l’exceptionnelle aventure (vécue) d’une jeune femme, Jeanne Baret, embarquée dans le tour du monde scientifique de M. de Bougainville, aux côtés de son amant, le médecin naturaliste bressan Philibert Commerson.

En ce temps-là, aucune femme n’était tolérée à bord d’un navire, pour toutes les raisons que l’on imagine. La sanction, en cas de découverte, était de taille, et sa perspective terrifiante pour l’intruse.

Mais l’héroïne, Jeanne Baret passe outre, avec une audace et une compétence étonnantes, dont le récit  vous tient en haleine une bonne partie du livre. 
Alors, me direz-vous, car je vous sais attentifs, quid du rajeunissement ?
C’est très simple.

Ayant fait partie de cette génération à qui brûler un soutien-gorge ne faisait pas peur, celle qui a revendiqué la liberté des seins autant que le droit de disposer à sa guise du reste de son corps, je n’ai pu que frémir à la description de la manière dont la Jeannette, devenue Jean, comprimait sa poitrine à l’aide de bandes d’étoffe, au prix de mille souffrances. Je me suis rappelée, en la lisant, le plaisir intense que nous ont procuré nos premières baignades dépourvues d’entraves, et l’impression de défi qui les accompagnait. Avant-hier ?

Petit coup de jeune, donc, en lisant les lignes qui évoquent les sentiments de l’héroïne à ce sujet. La manière dont elle envie les hommes qui, en cas de grosse chaleur peuvent marcher torse nu et nu-tête, quand les femmes, de surcroît, se devaient de revêtir bonnet ou chapeau.

Jeanne Barret 
en costume de marin 
(image wikipedia)

Je ne doute pas que ces réflexions vous procureront le même joyeux retour en arrière, tout en vous permettant au passage de mesurer les effets du balancier que le temps nous assène.
Qui aurait alors cru que des femmes pourraient à nouveau être forcées de porter un vêtement qu’elles n’auraient pas choisi de revêtir ? Ou de se priver d’un autre – d’une jupe par exemple ?…

La lecture de ce roman féministe – dans le bon sens du terme – m’a aussi fait remonter le temps pour une autre raison, et ce qui suit est également à prendre avec humour. 
Ces pages sont un vrai cauchemar de traductrice : Elles me rappellent furieusement mes thèmes d’agreg' !

La richesse du lexique des pages d’ouverture m’a donné envie de me précipiter d’emblée sur 1) Le Robert et 2) Le Harraps – en ligne ou autrement. (Ce que j’ai pu faire sans problème en lisant cette merveille sur ma tablette, au fait). 
En effet, dans les années 60-70, il était fréquent de donner à traduire des passages concernant la marine et les bateaux, de préférence aux filles – l'agrégation en ce temps-là n'était pas mixte, il y avait deux concours – tandis que les garçons, eux, avaient droit à la couture et à la cuisine ! Résultat : des nuits passées à apprendre par cœur haubans, mâts de misaine et d'artimon, mouillage, bouts et autres cordages, sans forcément savoir de quoi il était question. 
La nostalgie est donc remontée en vagues tendres. Suivies d'un constat affligeant : j'ai presque tout oublié !

Pire, ensuite, et au fil des lignes, je me suis mise à tanguer et à ressentir les effets du mal de mer, tant les passages qui décrivent la tempête dans laquelle se trouve prise la flûte (cherchez vous-même ici de quel instrument il s’agit) sont réalistes, et la langue recherchée. Pour une collectionneuse de mots, le mal a donc été le remède. 

Citation, en date de 1767 : « … taille-mer cassé, de même que de même que le grand chuquet et son jattereau, tous les mâts d’hune ne tenant plus dans leurs chuquets, tenons mangés par le frottement… »

Flûte alors !

Par bonheur, les hauts-le-cœur cessent grâce à la cueillette de plantes et de fleurs aux noms délicieux : canamelle, centaurée, épilose, épervière, eupatoire ou (enfin !) une plus familière campanule. Et heureusement, viendra la découverte de l’incontournable bougainvillier, à la fleur nommée bougainvillée, « un arbrisseau paré de bouquets d’un violet somptueux »…

Une plante merveilleusement implantée à Nice

Un voyage en mer, en ce temps-là, Michèle Kahn nous le rappelle, c’était, outre la famine (que l’on se rappelle la chanson : « Il était un petit navire ») la soif, la maladie, le scorbut, le froid, le chaud, les rats, les injustices, les noyades, les pertes humaines, les bons et les mauvais Sauvages... En lisant ce livre, il vous reviendra, comme à moi, les images de Robinson, du Bounty, et celles plus tardives de Gauguin à Tahiti.

Je vous le dis : c'est une vraie cure de jouvence que cette lecture – à laquelle ne manque qu'une grande carte de géographie, façon école primaire, qui permettrait aux désorientées de mon espèce de suivre sans se perdre le voyage de ces passionnants héros de non-fiction. 

Plus sérieusement, il est indéniable qu’un roman de Michèle Kahn, c'est toujours du... cousu-main. Joindre ainsi avec autant de talent l’utile à l’agréable (si l’effroi ne l’était pas, Hitchcock n’aurait jamais percé), le savant à la romance, c’est là un joli tour de force. On a beau être habituée, cela laisse pantoise, et reconnaissante. 

(...et peut-être aussi... à vrai dire... un tout petit peu envieuse ?)

*******

 La clandestine du voyage de Bougainville, Michèle Kahn, éditions Le Passage. 19 €

*4ème de couverture :
Rochefort, le 23 décembre 1766. Déguisée en jeune homme, car il est interdit aux femmes de monter à bord d'un navire royal, Jeanne Baret embarque sur L'Etoile, l'un des deux vaisseaux de la flotte de M. de Bougainville. Lorsqu'elle a appris que son amant, Philibert Commerson, était invité à se joindre au voyage de Bougainville, elle n'a pas hésité longtemps. Et la voilà aujourd'hui bien décidée à le suivre contre vents et marées jusqu'au bout du monde. Jeanne est une jeune paysanne qui a le don de guérir le mal par les plantes, Philibert un naturaliste renommé. Leur amour fou les a déjà obligés à quitter le Morvan et à s'enfuir ensemble à Paris. Pas question pour elle de le laisser maintenant partir seul à la découverte de territoires extraordinaires, de peuples, d'animaux et de plantes inconnus ! Que de stratagèmes il lui faudra déployer pour paraître ce qu'elle a décidé d'être : le valet de M Commerson ! Elle devra tenir son rang parmi les hommes d'équipage, résister aux périls qui se multiplient sur les mers du Sud. Sa folle passion et son insatiable curiosité lui font accomplir des prodiges, et elle passe bientôt pour un homme plus fort que les autres. Mais combien de temps encore pourra-t-elle dissimuler sa féminité ? La Clandestine du voyage de Bougainville, c'est l'histoire incroyable et vraie d'une femme extraordinaire qui, par amour, décida de braver tous les interdits et de prendre tous les risques.

  



2 commentaires:

  1. Passionnant ton commentaire ... Je vais très certainement le lire ce roman ... Bises
    Georgette

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  2. A mon tour, chère Cathie, d'éprouver reconnaissance et gratitude, pour cet article lui aussi "cousu-main". Combien de journalistes, ou se disant tels, pourraient en prendre de la graine ! Ma récompense, c'est d'apprendre que des lectrices (lecteurs) ont eu autant de plaisir à lire ce roman que j'en ai eu à l'écrire. Merci mille fois d'avoir su le dire avec autant de talent et de don de soi. Michèle Kahn

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