En deuil

En deuil

lundi 13 octobre 2014

ÉCRIRE POUR GUÉRIR ?


Voilà une question importante qui a été abordée lors d’un récent café-littéraire à la librairie Charlemagne, de Fréjus. Malheureusement je n’ai pu y assister, mais à la suite de ma propre recherche sur la « bibliothérapie » ou sur les livres qui nous font du bien, je me suis posé à nouveau  cette question. Écrit-on pour guérir ?

De nombreux thérapeutes prônent le recours à l'écriture comme outil thérapeutique, et l'utilisent régulièrement pour eux-mêmes, ou dans leur cabinet médical. De nombreux arguments justifient cette démarche qui peut prendre des formes diverses: 

Le journal intime est un outil précieux, notamment à l’adolescence. Il met des mots sur des ressentis vagues, et rompt la solitude propre à cet âge de la vie. Le Journal d’Anne Frank en est un exemple magnifique.

Écrire une lettre, que l’on enverra, ou pas, est bénéfique. Cela met des mots sur ce que l’on n’ose pas dire à quelqu’un. Cela aide à « faire le point ».

Écrire ou noter ses rêves permet de les analyser soi-même, au lieu de les enfouir sous le quotidien car un rêve non expliqué, c’est comme une enveloppe que l’on n’ouvrirait jamais. Quand on a compris que le rêve ne nous dit que ce que l’on sait déjà sans oser se l’avouer, on avance dans sa vie de manière surprenante.

Écrire ce que l’on ressent de douloureux est même une nécessité pour certains. L’écrivain Hemingway disait : « Write hard and clear about what hurts. » (Mettez en mots clairs et bruts ce qui vous fait mal).

Écrire, pour un malade, peut soulager : je cite un passage du texte que vous trouverez ici, avec, bien mieux développés, tous les arguments qui vont dans ce sens.

« De manière générale, ces personnes, qu’elles souffrent de diabète, d’arthrite, de sclérose en plaques, de fibromyalgie, de Parkinson, de problèmes cardiaques ou respiratoires, essaient de donner le change à leur entourage et de montrer qu’elles font face. Cependant, si stoïques qu’elles puissent paraître, elles n’en vivent pas moins des émotions négatives et parfois même une grande souffrance, qu’elles n’expriment pas beaucoup. Il ne faut pas oublier qu’au cœur de ces maladies les éléments émotifs prennent une grande importance. D’autant que leurs difficultés physiques et la souffrance qui en émerge opèrent une rupture sociale dans leurs habitudes de vie et dans leurs relations. Aussi, pour ces malades, écrire leurs tourments, les mettre en mots, constitue pour eux aussi, un dérivatif et une mise en perspective de leur situation qui les aide à négocier avec le présent et avec le temps qui reste. »

Moi-même, j’anime un atelier d’écriture et, si je suis témoin de ses bienfaits sur le groupe dans son ensemble, jamais je n’aurais la prétention d’affirmer qu’il est thérapeutique, dans le sens où il « guérirait » ses membres. Il aide, il crée du lien, il est un moment privilégié d’échanges, de partages, de convivialité. Que les participants ressentent tout cela, tant mieux – et cela me fait du bien à moi aussi –, mais ces écritures-là demeurent de l’ordre du privé. La plus grande confidentialité entoure du reste ses travaux.

Mais là où je rejoins certaines de mes amies auteures, même si le débat est animé lorsque nous en parlons, c’est pour affirmer que nous sommes nombreux à ne pas entreprendre nos travaux d’écriture pour nous soigner en fourguant notre mal-être au grand public ! Que ce soit bien clair, nos lecteurs n’ont pas à nous servir de thérapeutes. Ce serait, du reste, le monde à l’envers : qui donc est le payeur dans ce cas précis ?  

La réponse de Colette Guedj (Le baiser papillon) est sans équivoque. On n’écrit pas un texte littéraire pour guérir. Pour cela il y a des thérapies spécifiques, menées par des professionnels compétents, et de préférence certifiés. Le lecteur (si l’on écrit pour être publié) n’a pas besoin d’endosser ce rôle-là. Il ou elle n’a pas à servir de déversoir à nos états d’âme. Celui-ci, du reste pourrait bien être impudique, voire gênant, on en a la preuve trop souvent.


Je suis d’accord avec Colette Guedj. Sauf, sauf… que, comme je l’ai expliqué à Fréjus en parlant des livres « qui font du bien »*, si l’écrivain sait transformer (comme elle le fait) avec talent sa souffrance personnelle en quelque chose d’universellement humain, et de beau, il ou elle aura une action bénéfique sur le lecteur. J’utilise le terme « beau » pas celui de « joli ». Je parle de profondeur. De quelque chose qui va, peut-être,  appartenir au domaine de l’art. Pas à celui de l’étalage facile, ni de l’invitation au voyeurisme.  Et il y a quantité de livres qui répondent à ces critères, heureusement. Joli résultat, ce sont les lecteurs qui s’y retrouvent ! Mais dans ce cas, c'est la lecture qui soigne.


Un autre argument pour contredire l'effet curatif de l'écriture : si celle-ci guérissait vraiment des maux de l’âme, pourquoi donc tant d’auteurs de talent se sont-ils suicidés ?  Tout comme nombre d’artistes qui se sont pourtant exprimés en créant des merveilles ?



Plaque apposée sur la maison où l'écrivain autrichien 
Stefan Zweig s'est donné la mort.
(Photo : Avec l'aimable autorisation du Dr Nicolas Lefebvre)

L’écrivain Jorge Semprún, lui, a cru qu'écrire l’aiderait à surmonter le trauma de son enfermement à Buchenwald, à exorciser la mort, et renaître par l’écriture. Mais cela n’a pas été le cas, pas tout de suite. C’est par un autre chemin qu’il renaîtra à la vie. « L’Écriture ou la Vie » témoigne de ce choix momentané.


À mon sens, l’écriture est une nécessité, une compulsion. On ne se pose pas, en commençant un texte – littéraire, s'entend –, la question de savoir si cette démarche aura un effet bénéfique pour soi-même ou pour les autres. On se met à écrire parce qu’on « doit » le faire. Parce que c’est là, en soi. Parce que l’on ressent les choses avec une acuité telle que l’on ne peut les garder à l’intérieur de son cerveau. Ça bouillonne trop là-dedans, si on ne fait rien, ça va exploser.  Comme on le dit familièrement : « Il faut que ça sorte ! »

Alors, si en écrivant (et en travaillant beaucoup, ce qui n'est pas forcément le cas lorsque l'on tient un journal intime, par exemple) on crée un texte que les autres ont envie de lire, et qu’un éditeur aura jugé digne d’être rendu public, eh bien, tant mieux. L’auteur entre alors dans la confrérie de ceux et celles qui créent du lien.

Il n’y a pas de réponse absolue à cette question, et donc l’idée que l’écriture guérit est à prendre avec beaucoup de pincettes. N'ayant aucune certitude, je me contenterai de dire : si cela vous fait du bien d’écrire, ne vous gênez pas, allez-y, écrivez, jour et nuit ! Et peut-être qu’un jour vos écrits tomberont entre les mains d’un plus ancien en écriture, qui vous dira, comme il m’a été dit un jour : « Ce texte est bon. Il mérite d’être lu par d’autres que moi. Il faut le faire publier. »

Merci à mes marraines pudiques, qui se reconnaîtront ici. Je vous souhaite d’en trouver d’aussi bienveillantes et talentueuses. Mais si ce n’est pas le cas, écrivez tout de même, sans vous soucier d'aucun diktat en provenance de la faculté. Pendant ce temps-là, vous oublierez le PV de ce matin, vos bobos, les embouteillages, et la menace d’Ebola !

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*(Pour en savoir davantage, cliquez ici, cela vous mènera au reportage du P'tit Écrivain sur le café littéraire du 10 octobre dernier.) 

2 commentaires:

  1. J'écris pour oublier et pour ne pas oublier. J'écris pour vivre et j'écris pour m'aider à mourir. J'écris pour m'évader et pour rester dedans. J'écris pour me parcourir et pour me rogner. J'écris pour être aussi déjanté qu'une cage à la recherche d'un oiseau.Tout est contradictoire dans l'écriture, si elle est vraiment littérature, car elle dit et ne dit pas : la dernière illustration est donnée par le bégaiement incoercible de Patrick Modiano, incapable d'exprimer et dire, tout comme son art est en perpétuel conflit avec le dicible et l'indicible.

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  2. Merci pour l'invitation Cathie ... quelques réflexions :

    Par l'écriture, il est souvent facile de penser librement ;
    Écrire, c'est d'exprimer ses sentiments les plus intimes ;
    Ecrire est de vivre et d'être pensé par d'autres.

    Finally, in English, here is a quote from the English poet Matthew Arnold (1822 - 1888):
    "Have something to say, and say it as clearly as you can. That is the only secret."

    Bonne écriture !

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