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dimanche 29 janvier 2017

LA PASSEUSE DES AUBRAIS, DE MICHAËL PRAZAN : UNE AUTRE HISTOIRE FLOUE.


Michaël Prazan, écrivain, conférencier, et documentariste (entre autres) vient d’être récompensé – deux fois – au Festival international du film d’histoire de Pessac, pour ce travail d’une vie. 

Car il s’agit bien là d’autre chose que de ses travaux précédents, même si ceux-là étaient tous d’une qualité exceptionnelle. Que l’on se rappelle, par exemple, la série « Einsatzgruppen » - Les commandos de la mort, pour ne citer que celle-là. * 

Dans La Passeuse des Aubrais, il nous relate une histoire familiale, qui ne peut que parler à nombre d’entre nous – et à commencer par l’auteure d’Histoires floues, qui a dû se pincer plusieurs fois pendant la projection, tant les thèmes abordés la troublaient, en raison de leur similitude avec sa propre "fiction". 

Ce film est en effet un récit personnel, voire intime, même si sa facture est celle d’un documentaire, et comme tel, mené avec la plus grande efficacité. Il s’ouvre sur un clap de début de tournage, et c’est la voix off de Michaël Prazan que l’on entend. Claire et chaude à la fois, elle nous accompagnera tout du long. Le fils nous parle de son père. 

Au documentaire, Michaël Prazan emprunte l’alternance d’images d’archives, d’extraits pertinents, remarquablement dénichés, de films illustrant les époques en question, et d’interviews. Il introduit même quelques scènes façon docu-fiction, à l’aide d’acteurs – mais ce, toujours à bon escient.  


Image ©INA - ARTE France

Le propos en paraît simple : Michaël Prazan s'attache à comprendre un aspect essentiel de la vie de son père, dont les propres parents ont été déportés en 1941 et 42. Leurs deux enfants se retrouvent alors à la charge de leur tante Gisèle, laquelle entreprend de les envoyer en zone libre. 

Mais avant même de passer la ligne de démarcation, Bernard, le père de Michaël, et sa sœur Jeannette (alors âgés de 5 et 8 ans) sont « miraculeusement » sauvés par une passeuse de 22 ans, à qui ils avaient été confiés. Cette jeune femme, selon Bernard Prazan, était pourtant de mèche avec un individu plus que louche, un homme de main de la Gespapo qui fut fusillé à la Libération. 

La première partie du film, intitulée « L’enfant caché » explore les souvenirs d’enfance du père, à mesure que celui-ci les égrène, en 2006, face à la caméra de l’INA. En parallèle, le fils observe, commente, analyse, tout en étant lui-même l’acteur, et le metteur en scène de cette histoire si floue. 
Ce récit est illustré (entre autres) de photos de famille, si typiques de l'époque. On en feuillette l'album avec émotion...



Le petit Bernard, entouré de ses parents, et à gauche, 
sa tante Gisèle, la seule survivante de la Shoah. 
Photo : collection personnelle de Michaël Prazan,
aimablement confiée à Gratitude. 




 La famille Prazan au temps du bonheur
(de droite à gauche : Avram et Esthera, 
les parents de Jeannette & Bernard
leur tante Gisèle et son mari)
Photo : collection personnelle 
de Michaël Prazan,
aimablement confiée à Gratitude.

La seconde partie révèle – enfin, façon de parler – qui était cette passeuse, Thérèse Léopold, à laquelle le titre fait référence. Après le décès de son père, en 2011, Michaël Prazan entreprend, pas à pas, une enquête approfondie. Sur l’écran, cela semble tout simple, mais l'on sait quel travail d’historien et de documentaliste est requis en amont !
Le réalisateur finit donc par retrouver cette Thérèse, et se rend chez elle en Normandie, armé d’une caméra d’emprunt. Il filme alors son témoignage…

Qui était-elle vraiment ? Son père n’avait jamais prononcé son nom. La seule chose qu’il ait affirmé, c’est que la jeune femme avait fait volte-face à un moment crucial, sauvant ainsi la vie des deux petits qu’elle tenait par la main. Si ce geste n’avait pas eu lieu, le père aurait été assassiné et le fils ne serait pas de ce monde. C’est toutefois le regard qui a précédé ce sauvetage qui est la clef de voûte de toute cette histoire : jamais oublié par le père, il est demeuré chargé de certitude. 

Pourtant, les choses ne sont pas si simples… Et c’est tout l’art de Michaël Prazan que de mettre le spectateur face à ses propres questionnements. Quelles ont été les motivations de cette femme à la si forte personnalité et aux surprenants talents de comédienne, même à un âge avancé ? Quelles ont été ses relations avec les rares membres survivants de la famille Prazan ?  Comment expliquer le silence du père à son sujet ? La photo ci-dessous le montre en compagnie d'une bande de copains fêtards... L'orphelin aurait pu mal tourner au sortir de la guerre. Mais non, il a suivi un très droit chemin – bordé de non-dits.  



Bernard Prazan, à gauche sur la photo, et ses amis. 
Photo : collection personnelle 
de Michaël Prazan,
aimablement confiée à Gratitude.

Je n’en révèlerai pas davantage, sauf à spolier, pardon, à déflorer, la dernière partie de ce film qui, à l’instar d’un thriller bien mené, vous laisse pantois. Je le maintiens : ce n'est pas "juste" un documentaire comme tant d'autres. 

Lors de l’avant-première qui a eu lieu à Nice, le 26 janvier dernier, Michaël Prazan a commenté sa rencontre avec Thérèse Leopold :  celle-ci a été éprouvante. Le récit de la vieille dame l’a mis très mal à l’aise, il en est sorti défait, et accroché à la thèse de son père. Puis il a réfléchi, et a poursuivi ses recherches… Des nuances sont apparues. Forcément. 

Le talent du réalisateur a consisté à savoir placer le spectateur exactement dans la même position que lui. À l’amener à se poser des questions sur cette « zone grise » si intéressante à explorer. Rien n’est jamais blanc ou noir… Qui sont les méchants, et qui sont les gentils ? me demandai-je déjà en écrivant "La gratitude du ouistiti". De nombreux résistants retournés par la Gestapo sont ensuite devenus les pires des assassins. La suspicion régnait partout, l’héroïsme n’a pas toujours été celui que l’on a représenté. Et certains salauds se sont très bien comportés… Thérèse Leopold ne s'était pas associée aux méchants : pour finir, elle avait bel et bien sauvé deux enfants. 

On l’aura compris, non seulement Michaël Prazan – dont le père, devenu galeriste sur le tard serait  toujours fier – nous donne-t-il là une œuvre d’artiste, riche et complexe, mais grâce à ce documentaire d'exception il trace, lui aussi** un  sillon pédagogique essentiel en ces temps troublés. 

LA PASSEUSE DES AUBRAIS sera diffusée sur Arte un de ces soirs. Guettons-la, guettez-la.  


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* À présent disponible sur Netflix.
** En référence au Sac de billes (le livre et le film) et à Joseph Joffo dont j’ai parlé dernièrement. 

Bien entendu, je n’ai pas tout dit… Pour en savoir davantage sur Bernard Prazan, allez sur le site de la Fondation de la Mémoire de la Shoah. Vous pouvez aussi en regarder un extrait du documentaire ici, sur Daily Motion.
Cerise sur le gâteau, et parce que je vous mâche volontiers le travail, vous pourrez ensuite regarder l'intégralité du témoignage de Bernard Prazan pour l'INA ici. 

Merci au Dr Catherine Bensoussan, du Comité Yad Vashem, qui est, avec Max Hizer, à l'origine de cette rencontre avec Michaël Prazan 
à Nice




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Pour une fois, il m'a plu d'être photographiée,  

car en illustre compagnie ! 



2 commentaires:

  1. Très belle histoire. J'ai hâte de voir le film !
    Merci, Cathy.

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